Requiem pour Hubert Selby Jr

C'est un mort en sursis depuis ses 18 ans qui est disparu lundi. L'auteur américain Hubert Selby Jr est mort à 75 ans d'une «maladie pulmonaire chronique» dans sa modeste maison du quartier de Highland Park à Los Angeles. C'est son épouse depuis 35 ans, Suzanne Selby, qui a annoncé la nouvelle.

Frédérique Roussel et Grégory SchneiderLibération

C'est un mort en sursis depuis ses 18 ans qui est disparu lundi. L'auteur américain Hubert Selby Jr est mort à 75 ans d'une «maladie pulmonaire chronique» dans sa modeste maison du quartier de Highland Park à Los Angeles. C'est son épouse depuis 35 ans, Suzanne Selby, qui a annoncé la nouvelle.

Rencontré en février 2001 dans un deux-pièces de Melrose, au rez-de-chaussée d'un bâtiment de deux étages, l'écrivain transbahutait déjà une machine à oxygène au fur et à mesure qu'il se déplaçait dans l'appartement. Il expliquait avoir fui en 1983 «le climat de la côte Est, les hivers trop froids, je ne pouvais plus respirer», et être venu à Los Angeles «pour boire du jus d'orange et mourir» (1).

Selby est né à New York, en 1928. Il a quinze ans quand il s'engage dans les Marines. «Je ne suis pas allé à l'école, je n'ai jamais appris à écrire. Je n'ai pas lu dans ma jeunesse.» A 18 ans, il contracte une tuberculose qui lui vaudra onze côtes, un poumon en moins et des années d'hospitalisation. Une expérience décisive.

«Ma perception de la vie a été conditionnée par cette époque. Etre «institutionnalisé», pris en charge, a créé chez moi une tension souterraine qui a eu une influence sur «Last Exit to Brooklyn»» , son livre le plus connu. Il frôle la mort à plusieurs reprises. «J'ai aussi appris des hôpitaux la culpabilité du survivant. Vous savez, les mourants agonisent la nuit. Vous les entendez. Vous finissez par vous dire: «Et puis merde, qu'est-ce que j'en ai à foutre de ce connard qui gueule, crève, ferme-là.»»

S'appuyant aussi sur sa connaissance des quartiers pauvres new-yorkais, il met en chantier en 1959 son premier roman, «Last Exit to Brooklyn». Il ne paraîtra qu'en 1964: un recueil de six histoires noires et sulfureuses, sans espoir. Les personnages sont plongés dans un univers terrorisant, glauque et violent. En fait, la logique du livre est celle de ses personnages. «Quand le livre est sorti, je suis resté au lit pendant deux semaines. Voir ces gens - mes personnages - s'autodétruire m'a rendu physiquement malade. Parfois, durant la rédaction du livre, je croyais pouvoir les mettre en garde. Mais non, il fallait préserver la dynamique de leur vie et, ainsi, ce qu'ils ont choisi d'en faire. En clair: c'est leur choix, pas le mien. Et c'est comme voir mourir ses gosses.»

Son style, il l'explique ainsi: «Pour le lecteur, ça doit en principe relever de l'expérience émotionnelle plus que de la lecture d'une histoire. La musique du texte est importante, pas les mots. Mon écriture est fondamentalement une affaire de rythme. Tout cela est organique.» Le langage de la rue devient littérature.

Echecs

Ses livres suivants seront tout aussi désespérés, mais connaîtront l'échec. Il écrira «La Geôle» (1972), puis «Le Démon» (1976) et «Retour à Brooklyn» (Requiem for a Dream, 1978), qui raconte le calvaire d'un drogué et donne l'occasion à l'écrivain de faire le point sur le «rêve américain». «Si vous atteignez le rêve américain - disons: vivre dans un endroit paisible où il ne se passe rien- vous êtes mort. Si vous cherchez à atteindre le rêve américain, vous êtes mort aussi sauf que là, vous n'en savez rien.» Ces quatre premiers romans mettent en scène un personnage récurrent, prénommé Harry. Sur la drogue, omniprésente: «La guerre contre la drogue est un grand mensonge. Dans ce pays dégénéré, des millions de gens sont dépendants de drogues légales.»

Succès en Europe

Les parutions suivantes seront moins graves. «Chanson de la Neige Silencieuse» (1983) raconte bien une dépression nerveuse, mais de manière plus légère. Dernier en date paru en France, «Le Saule» (1999, L'Olivier) donne des accents de sentimentalisme. En Europe, ses derniers romans rencontraient le succès. Lui-même se savait mal-aimé dans son pays. Pour les besoins de l'adaptation à l'écran de «Requiem for a Dream» (Darren Aronovsky, 2001), il retourne à Brooklyn. «Une expérience très forte. C'est déjà l'Europe, je n'avais jamais réalisé.» Son dernier livre, «Waiting period», paru en 2002 aux Etats-Unis, doit sortir à l'automne chez Flammarion.

Phrase inachevée

Malgré son âge et la maladie, Selby continuait à travailler à des scénarios et à enseigner à l'Université du Sud de la Californie (USC) jusqu'à son hospitalisation, il y a un mois. Il est mort chez lui auprès de sa femme rencontrée dans un bar à Hollywood en 1967. Selon cette dernière, il travaillait dans une chambre de West Hollywood au moins cinq heures par jour et laissait toujours une phrase inachevée pour la reprendre le lendemain matin.

Si ses livres parlaient souvent de drogue, il ne buvait ni ne se droguait, raconte-t-elle aussi, depuis 1969. Selby n'avait pas la télévision, «qu'elle aille se faire enculer, elle et la merde qu'elle charrie». Il avait quatre enfants: Kyle, Claudia, Rachel et William, et onze petits-enfants.

Avec lui, c'est un des derniers de la génération des Burroughs ou Miller qui disparaît.

(1) In Repérages, Mars 2001.

© La Libre Belgique 2004

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