Hitler, un mal très ordinaire

Paul Vaute

Le nazisme est-il inaccessible à toute approche historique? Et faut-il, à l'instar d'un Claude Lanzmann, qualifier d' «obscène» tout projet de comprendre la Shoah? A cette capitulation de l'esprit, Paul Simelon oppose un livre qui provoque à la réflexion.

Oui, Hitler est explicable. Un homme, «assez banal par ailleurs», «persuadé qu'il doit mener une guerre implacable aux Juifs» et qui passe du projet à la réalisation, aidé par une absence totale de sens moral. C'est par cette mise en pratique à grande échelle qu'il devient hors norme, et non pas la haine en soi qui «n'est pas un sentiment exceptionnel», ainsi que nous pouvons le vérifier à travers tous les âges de l'humanité comme dans notre propre expérience quotidienne.

ADOLF ET MUSTAFA

Né en 1953, formé à l'ULB, auteur d'essais sur le fascisme (Grenoble, Alzieu, 1997) et le césarisme (idem, 2002), l'historien se singularise par la mise en parallèle qu'il suggère avec une autre révolution survenue à la même époque: celle de Mustafa Kemal Atatürk, dans le contexte de l'ex-Empire ottoman traumatisé et humilié à la suite de sa défaite dans la Grande Guerre. Deux pays aux abois se donnent tout entiers à un chef adulé comme le sauveur, acceptant de lui un pouvoir absolu et impitoyable. La répression organisée par la République kémaliste contre les Kurdes en 1925 fit des victimes par milliers.

Mais le Gazi turc n'a pas suivi le Führer allemand dans sa descente aux enfers. Un facteur creuse l'écart, qui est pour Paul Simelon l'adhésion du premier à la philosophie des Lumières et aux idéaux de 1789, rejetés par le second. Le génocide des Juifs, des Tsiganes, des Slaves, des homosexuels... aurait-il été évité si les compatriotes de Goethe et de Schiller avaient mieux assimilé leur Aufklärung ? L'essayiste le croit, mais n'épouseront sa conviction que ceux qui ne connaissent rien des écrits et des actes auxquels donnèrent lieu l'antisémitisme de Voltaire et de Fichte, l'antisémitisme socialiste d'un Proudhon en France ou d'un Edmond Picard en Belgique, sans parler de l'antisémitisme des régimes communistes sous Staline et ses successeurs...

Autre sujet qui fâche: la spécificité de l'extermination nazie. Celle-ci «ne diffère pas fondamentalement d'autres génocides», lira-t-on dans le présent ouvrage, avec à l'appui des comparaisons qui ne sont pas toutes raison. Il est étonnant, en particulier, de voir un chercheur de niveau universitaire relayer sans nuances la thèse outrancière de l'«holocauste» au Congo belge.

Enfin, traitant des différents degrés d'adhésion ou d'indifférence du peuple et des élites face aux crimes du pouvoir national-socialiste, l'auteur soutient que nos contemporains sont tout aussi coupables par leur inaction devant le sort des déshérités qui s'entre-déchirent ou sont exploités... sous d'autres latitudes. L'injustice, la corruption, les folies guerrières, les utopismes meurtriers n'ont-ils pas fleuri hors de l'influence du monde développé?

Quelques autres nouveautés sur le front historiographique du Troisième Reich: Lucas Delattre retrace dans Fritz Kolbe (Denoël) l'itinéraire d'un espion au service des Alliés en Allemagne nazie; Guenter Lewy (Univ. du Massachussets) fait le point sur La persécution des Tsiganes par les nazis (Les Belles Lettres); Martin Doerry («Der Spiegel») relate le destin tragique de sa grand-mère Lilli Jahn, épouse juive d'un médecin protestant ( A tout de suite les enfants, Albin Michel); Stanislav Zmecnk additionne souvenirs personnels et recherches pour mettre en lumière crue l'univers concentrationnaire nazi ( C'était ça, Dachau, Le Cherche Midi); Samuel Willenberg raconte une Révolte à Treblinka dont il est un survivant (Ramsay); le journaliste américain Peter Duffy a mené l'enquête sur Les frères Bielsky qui sauvèrent 1200 Juifs en Biélorussie occupée (Belfond).

© La Libre Belgique 2004