Bonjour tristesse

La romancière française Françoise Sagan est décédée vendredi à l’hôpital de Honfleur (Calvados), à l’âge de 69 ans, a-t-on appris dans son entourage. Elle est décédée vendredi à 19h35 d’une «décompensation cardio-respiratoire».

La romancière avait été admise «il y a quelques jours» au service de médecine du centre hospitalier de Honfleur, a indiqué le directeur de l’hôpital, Yves Buzens. L’auteur de Bonjour tristesse, Aimez-vous Brahms, La chamade, était malade depuis quelques années. Elle avait été hospitalisée à plusieurs reprises au cours de ces derniers mois et vivait retirée, la plupart du temps dans sa propriété proche de Honfleur. De son vrai nom Françoise Quoirez, née le 21 juin 1935 à Cajarc (Lot), Françoise Sagan, fille d’industriels aisés, avait publié son premier roman, Bonjour tristesse en 1954, à l’âge de 18 ans, sous un pseudonyme choisi dans l’oeuvre de Proust. Françoise Sagan, qui aimait la vitesse, le jeu et les excès, laisse à la littérature une inimitable petite musique, caractéristique de son style distancié et léger.

Sagan, l’un des rares phénomènes littéraires de la fin du siècle

PARIS Elle n’aura jamais dans l’Histoire le statut de grand écrivain mais, pour beaucoup, Françoise Sagan restera, comme San Antonio, le nouveau roman ou quelques autres, l’un des rares véritables phénomènes littéraires de la fin du 20e siècle en France.

De cette "petite fille trop douée" -comme la qualifia Mauriac à ses débuts-, on retiendra des images qui ont marqué les années 50: la gloire et le scandale, les voitures de sport décapotables conduites pieds nus à grande vitesse, les fêtes, Saint-Tropez, le whisky et les nuits blanches, l’argent facile et les casinos, l’amour libre, Saint-Germain-des-Prés et le café des Deux Magots.

Mais Sagan c’est aussi une production littéraire fructueuse (une trentaine de romans ou recueils de nouvelles, neuf pièces de théâtre), certains livres traduits en 15 langues et vendus à des millions d’exemplaires, qui ne laisseront pas de trace impérissable dans l’histoire de la littérature mais auront gentiment rythmé les années par leur "petite musique".

Tout en déclarant préférer "pleurer dans une Jaguar que dans un autobus", elle aura soutenu toute sa vie les idées de gauche (la gauche-caviar, diront ses critiques) et a été notamment l’amie de Jean-Paul Sartre et de François Mitterrand.

Née le 21 juin 1935, à Cajarc dans le Lot, troisième enfant d’une famille bourgeoise dont le père est ingénieur, elle fait un bref passage à 12 ans au couvent des Oiseaux, d’où elle est renvoyée pour "manque de spiritualité".

En 1951 elle est reçue au bac, avec un 17 sur 20 pour l’épreuve de français dont le sujet est: "En quoi la tragédie ressemble-t-elle à la vie?". Elle s’inscrit à la Sorbonne et, pendant l’été 1953, écrit un roman en six semaines. Elle l’envoie à deux éditeurs, Plon et Julliard, mais c’est René Julliard qui est le plus rapide. Il lit le manuscrit dans la nuit, et au matin décide de le publier: c’est Bonjour tristesse.

Il y aura ensuite huit autres romans chez Julliard, mais aucun ne dépassera le succès et les tirages de ce premier livre (plus de deux millions d’exemplaires). Tout de suite, c’est la renommée fulgurante: "La gloire, je l’ai rencontrée à 18 ans en 188 pages; c’était comme un coup de grisou", racontera-t-elle plus tard.

La petite Françoise Quoirez, qui a pris le pseudonyme de Sagan inspiré de la princesse de Sagan dans A la recherche du temps perdu de Proust, reçoit pour ce livre le Prix des Critiques et François Mauriac lui consacre dans Le Figaro un article resté célèbre, Le dernier prix.

Pourquoi ce succès pour Bonjour tristesse, dont le titre s’inspire d’un poème d’Eluard? Parce que le roman fait scandale, dans ces années 50 où la pilule et la libération des moeurs n’existent pas encore: l’héroïne, Cécile, une adolescente de 17 ans, ne pouvant supporter l’idée que son père épouse sa maîtresse et que cette femme désormais partagera leur vie et la saccagera, va provoquer un drame. Roman à la fois amer et tendre, innocent et pervers, où Cécile découvre le plaisir et fait l’amour sans que la sanction en soit la grossesse ou le mariage.

Ceux qui relisent le roman aujourd’hui peuvent le trouver bien désuet, mais ce fut jugé audacieux à l’époque et la renommée de Sagan se répandit comme une traînée de poudre. Commence alors la vie facile, l’argent, la gloire, les amis, les voitures de sport...

En 1956 son deuxième livre, Un certain sourire, est encore un succès, et la vie faste continue. Elle manque pourtant s’achever un dimanche d’avril 1957, quand son Aston Martin -décapotable, bien sûr- sort de la route et se retourne dans un champ de blé sur la route de Mâcon: elle s’en sortira avec 11 côtes cassées et une longue et pénible convalescence, mais sans avoir perdu ce goût de la vitesse, qui "rejoint le bonheur de vivre et par conséquent le confus espoir de mourir".

Elle est toujours entourée d’amis (les plus fidèles seront Bernard Frank, Michel Magne, Annabel Buffet, Jacques Chazot, Florence Malraux, Gisèle Halimi, Pierre Lazareff, le prince Ali Aga Khan, les Rothschild et quelques autres moins connus mais tout aussi proches).

Le 13 mars 1958 elle épouse l’éditeur Guy Schoeller, de 19 ans son aîné. Ils divorceront deux ans plus tard. Elle se remariera en janvier 1962 avec le sculpteur américain Robert Westhoff, et aura un fils, David, quelques mois plus tard. "Quand on me l’a mis dans mes bras, j’ai eu une impression d’extravagante euphorie", racontera-t-elle. "Je sais ce que c’est d’être un arbre avec une nouvelle branche: c’est d’avoir un enfant".

Son second mari et elle se sépareront dix ans plus tard, et elle n’aura plus d’autre mari ni d’autre enfant. Mais sa carrière littéraire se poursuivra, rythmée par les livres et les pièces régulièrement sortis et toujours gentiment accueillis pour leur style à la Sagan davantage que pour une valeur littéraire à laquelle elle n’a jamais prétendu.

Au fur et à mesure des années qui passent, la vie a des hauts et des bas et le moral de Sagan suit cette sinusoïde. En 1972, pour son huitième roman Des bleus à l’âme, elle entre dans son récit et devient un personnage de son livre. La solitude lui pèse. Elle se réfugie souvent dans son "seul bien terrestre", sa propriété d’Equemauville près de Honfleur, qu’elle acheta 8 millions de francs (anciens) le 8 août 1958 à 8h du matin en sortant du casino où elle venait de gagner avec le 8...

Bon an, mal an, elle continue à occuper régulièrement le devant de la scène littéraire et politique. En 1975 elle réalise son seul film, Les fougères bleues, froidement accueilli. En 1979, présidente du jury du Festival de Cannes, elle dénonce les "arrangements" et les "pressions" qui obligent les jurés à partager la Palme d’Or du Tambour avec Apocalypse Now. En 1981, elle est condamnée pour plagiat pour son livre Le chien couchant et le tribunal ordonne la destruction de l’ouvrage, mais elle obtient gain de cause en appel. Quelques mois plus tard elle prend sa revanche en publiant son plus gros livre, La femme fardée (500 pages), qui est un succès.

A la fin des années 70 et au début des années 80, elle a des problèmes d’argent et des ennuis de santé: elle ne boit presque plus après une grave opération au pancréas, mais avoue consommer régulièrement de la cocaïne, dépendance qui lui reste, dit-elle, de la morphine et de l’héroïne qui la soignèrent après son accident de 1957. Cette consommation de cocaïne lui vaudra deux condamnations en justice, à des peines de prison avec sursis, en mars 1990 et février 1995, puis quelques années plus tard elle aura d’autres démêlés judiciaires dans l’affaire Elf (et ses amitiés avec Dédé la Sardine) ou de gros ennuis avec le fisc.

Ce qui ne l’empêchera pas de rester la coqueluche des milieux littéraires parisiens, éternellement séduits par sa "petite musique" si personnelle.