Une liaison intéressante

Lou Andreas-Salomé et Sigmund Freud se sont-ils aimés? Oui. Sans doute. A leur manière et à l'aune de leur tempérament et de leur exigence. Mais si l'on réduisait à cette dimension l'étude consacrée par Anne Verougstraete à ces deux personnalités hors du commun qui furent l'une et l'autre victimes de jugements hâtifs, on dénaturerait la portée d'un ouvrage basé sur un rigoureux travail de recherche à partir de leurs correspondances: épistolaire, intellectuelle, affective.

Monique Verdussen

Lou Andreas-Salomé et Sigmund Freud se sont-ils aimés? Oui. Sans doute. A leur manière et à l'aune de leur tempérament et de leur exigence. Mais si l'on réduisait à cette dimension l'étude consacrée par Anne Verougstraete à ces deux personnalités hors du commun qui furent l'une et l'autre victimes de jugements hâtifs, on dénaturerait la portée d'un ouvrage basé sur un rigoureux travail de recherche à partir de leurs correspondances: épistolaire, intellectuelle, affective. Paru dans une collection à l'appellation sans équivoque, «Psychanalyse et civilisations», le livre s'attache bien davantage à considérer la psychanalyse à l'angle du féminin et de ce qu'une femme y a apporté de spécifique.

Lou Andreas-Salomé avait eu de nombreux amants, et pas des moindres puisque notamment Nietzsche et Rilke, lorsqu'elle rencontre Freud au Congrès de Weimar en 1911. Elle a alors cinquante ans et publié de nombreux livres et articles où elle s'interroge sur son destin de femme et sur la nature féminine. Lui en a cinquante-cinq, est déjà célèbre et, résolument monogame, vient de fêter ses noces d'argent avec Martha, sa femme et grand amour de jeunesse cantonnée au foyer et à l'abstinence sexuelle après la naissance de leur sixième enfant: Anne. Bien que peu féru de mouvements féministes, il n'est toutefois pas enfermé dans son savoir masculin et accueille avec attention les contributions de femmes à sa recherche analytique. C'est là que Lou, à la fois libre, franche et diplomate, va l'influencer de ses commentaires et de ses idées personnelles, fussent-elles opposées aux siennes.

RÉACTIONS FÉMININES

Ils se sont vus. Ils se sont reconnus. Ils se sont écrit. Elle fut mêlée à sa vie familiale, Anne prenant part à leurs échanges à partir de 1922. Il considérait ses remarques comme des indications, sollicitait ses réactions féminines sur la sexualité, appréciait sa capacité à saisir l'unité dans ce qui a été séparé, notamment dans les dissensions qui l'ont opposé à Adler et Jung. Elle s'attaquera notamment aux résistances que rencontrait la psychanalyse accusée de s'intéresser aux sujets scabreux comme l'anal et le sexuel, convaincue que «l'acte sexuel conduit les amants à retrouver l'unité première du monde et du moi». Sa quête de la Vie avait bien quelque chose de mystique.

Dans ce travail qui traque vingt-cinq années d'une liaison peu commune, Anne Verougstraete, elle-même philologue romane formée à la psychanalyse, interroge le «tissage» qui s'est opéré entre deux mondes, deux perceptions et deux êtres qui se reconnaissaient égaux mais différents. Si, dans l'éclairage qu'il apporte sur Lou et sur Freud, son livre est susceptible d'intéresser un public relativement large, il est évident que les subtilités de la réflexion, les détails d'analyse et l'emploi de certains termes sont, plus particulièrement, du ressort des spécialistes. On n'est pas tout à fait dans un livre simple.

© La Libre Belgique 2005