Mozart, «maître de joie»

Au moment même où sa dernière pièce, «La Tectonique des sentiments», faisait salle comble à Bruxelles, Eric-Emmanuel Schmitt publiait chez Albin Michel un petit livre de cent cinquante pages, intitulé «roman» - épistolaire en l'occurrence - mais écrit sur le mode du carnet intime, avec pour unique fil narratif ce que le titre indique: «Ma vie avec Mozart».

MARTINE D.MERGEAY
Mozart, «maître de joie»
©Johanna de Tessières

ENTRETIEN

Au moment même où sa dernière pièce, «La Tectonique des sentiments», faisait salle comble à Bruxelles, Eric-Emmanuel Schmitt publiait chez Albin Michel un petit livre de cent cinquante pages, intitulé «roman» - épistolaire en l'occurrence - mais écrit sur le mode du carnet intime, avec pour unique fil narratif ce que le titre indique: «Ma vie avec Mozart». Le pronom personnel étant à prendre au sérieux: Eric-Emmanuel Schmitt parle ici de lui, il en convient et il le clame.

Pourquoi l'auteur de romans aussi construits que «La Part de l'autre», «L'Enfant de Noé» ou même d'un théâtre hautement fictionnel décide-t-il un jour d'écrire «Ma vie avec Mozart» ?

Je me sentais enfin mûr pour dire «je», pour révéler des moments de fragilité intime, tout en ayant horreur de dire «je», tout en détestant la promotion du moi. C'est après «Oscar» que j'ai osé. Je m'étais préparé au non-succès - la mort, surtout la mort d'un enfant, n'y conduit en principe pas - et c'est la réaction des lecteurs qui m'a décidé. J'y raconte mon désarroi... mais c'est un livre d'optimisme.

Comme tous vos livres... N'était qu'il s'appuie sur des pages exemplaires de Mozart, on est surpris par la simplicité de celui-ci, par son caractère univoque.

Et où serait le mal? Oui, je réclame le droit de parler de moi. Mais ce faisant, je tends un miroir aux lecteurs pour leur parler d'eux. J'ai conçu ce livre comme un livre de sagesse.

Pourrait-on en dire autant sans la référence aux «tubes» justement célèbres de Mozart?

Eh quoi? Vous voulez les garder pour vous? Qui me reprochera de vouloir partager mes émotions? De dire comment Mozart m'a remis dans le chemin de la vie? Quand j'aime, je veux partager. Evidemment si j'avais écrit «sur» Mozart, ç'aurait été un livre de plus, qu'on aurait tiré à 4000 exemplaires à tout casser (contre 100000 exemplaires dans ce cas-ci). On est dans un tout autre contexte puisque je parle de la place de Mozart dans ma vie intime et spirituelle. Plus encore, j'essaie de témoigner d'une chose rare: le caractère adjuvant de la musique dans notre vie spirituelle. La musique de Mozart suscite la sympathie, lui-même est plus un maître de vie - et de joie - que de musique. Il apprend à aimer la vie telle qu'elle est et non comme on voudrait qu'elle soit. Mais peut-être y a-t-il des gens qui veulent garder Mozart pour leur usage privé. Tant pis pour eux.

Il s'agit bien ici de philosophie déguisée - c'est mon métier -, mais selon une nouvelle forme d'écriture et, pour répondre à votre question, à travers une double fiction, située dans l'interface entre le «je» narratif et la fiction de Mozart. La surprise - par rapport à mes autres écrits - est dans la simplicité du résultat. Mes éditeurs s'attendaient à plus de complexité: eh bien non. Lâcher la maîtrise, ou plutôt l'illusion de la maîtrise, et l'illusion du savoir, consentir au mystère, comme l'enfant, mais de façon réfléchie: oui, c'est une sagesse.

C'est le chemin que vous parcourez dans votre livre?

Partant du refus de la vie, je débouche sur une acceptation de la vie. Le nihilisme adolescent décrit au début du roman est comparable à celui qu'on observe partout aujourd'hui. C'est un problème d'actualité.

Vous êtes passé à l'émission «Noms de dieu». Appartenez-vous à une religion?

Non, mais j'ai la foi. La figure du Christ est très importante pour moi, au point que je pourrais me dire chrétien. Mais ma foi me suffit. J'ajoute qu'en matière de religion ou de spiritualité, une première forme de tolérance passe par la curiosité; une deuxième, par la connaissance.

Dans le document d'épreuve - livre et disque - destiné aux professionnels, les interprètes ne sont pas mentionnés, mais les versions sont toutes magnifiques.

Regardez bien: tout est mentionné à la fin du livre. Chaque morceau a fait l'objet d'un choix parmi une foule de versions écoutées à l'aveugle. Nous y avons passé des heures, je crois que le résultat est heureux. On retrouve Gundula Janowitz en comtesse, Frederica von Stade en Chérubin, Vadim Repin dans le K.216, le Guarneri Quartet dans le K.421, Barbara Bonney et Gilles Cachemaille dans le duo Pamina et Papageno, etc. Les plus belles voix du monde...

Vous semblez «chez vous» dans la musique...

En effet, je suis pianiste, assez bon lecteur et, dans une vie parallèle, j'ai accompagné beaucoup de chanteurs (rires).

La lettre - unique et finale - que vous adresse Mozart sort de l'acte I de «La Flûte enchantée» : «Trois jeunes garçons, beaux, doux et sages, vous apparaîtront au cours de votre voyage, ils seront vos guides; ne suivez que leurs conseils», chantent les trois dames à Tamino et à Papageno, «Adieu, répondent ceux-ci, nous devons partir, Adieu, adieu. Nous nous reverrons.» Pourquoi ce passage?

En toute circonstance, il se manifeste une lumière, ou un guide: ce quintette est un message d'espoir. Et «auf Wiedersehen», «au revoir», «farewell» sont des mots qui me bouleversent, comme si l'on disait: «vas-y, il y a du monde qui t'attend». Accepter le mystère est la seule façon d'espérer.

Ce mardi, Eric-Emmanuel Schmitt lira des extraits de son livre, ponctués par les pièces qui y sont citées. Avec le Nuove Musiche dirigé par Eric Lederhandler, et Sophie Karthäuser, Laure Delcampe, Julie Bailly, Shadi Torbey, Ronald Van Spaendonck et Luc Devos. Mise en scène de Patricia Hoyoux.

Lecture concert, le 25 octobre, à 20h, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Infos: 02.507.82.00 ou Webwww.bozar.be«Ma vie avec Mozart», Albin Michel.

© La Libre Belgique 2005