Dominique Aury, célébrée

Des romans érotiques du XXe siècle, «Histoire d'O», de Pauline Réage, est le plus mythique. Et l'un des plus lus, avec l'«Emmanuelle» d'Emmanuelle Arsan, qui parut en 1959, quasiment sous le manteau, sans nom d'auteur avant 1967. A l'instar de «La Confession anonyme» («Benvenuta»), chez Julliard en 1960, que Suzanne Lilar ne signera que plusieurs années plus tard.

Francis Matthys

Des romans érotiques du XXe siècle, «Histoire d'O», de Pauline Réage, est le plus mythique. Et l'un des plus lus, avec l'«Emmanuelle» d'Emmanuelle Arsan, qui parut en 1959, quasiment sous le manteau, sans nom d'auteur avant 1967. A l'instar de «La Confession anonyme» («Benvenuta»), chez Julliard en 1960, que Suzanne Lilar ne signera que plusieurs années plus tard.

MYSTIQUE SANS DIEU

Publié en 1954 par Jean-Jacques Pauvert, qui n'en vendit en quelques mois qu'à peine mille, «Histoire d'O» obtient en 1955 le Prix des Deux Magots, devenant un livre - qui deviendra livre culte - sur l'auteur duquel on voudra mettre un visage. Si, à l'époque, nul n'a jamais entendu parler de Pauline Réage, en revanche, le préfacier du roman, Jean Paulhan, est l'éminence grise de la littérature en France; ce qu'il resta un demi-siècle durant. Comme on ne prête qu'aux riches, il se murmure que Réage et Paulhan, c'est tout un. Mais pourquoi, diable, Paulhan n'eût-il pas reconnu un roman pour lequel il prenait si ouvertement parti? L'un des (faux) grands mystères éditoriaux pendant des lunes: tel sera «Histoire d'O». Sur l'identité réelle de Pauline Réage, la magistrale biographie que publie Angie David ne nous apprend forcément plus grand-chose puisqu'en 1994, Dominique Aury, alors presque nonagénaire, avouait, dans le «New Yorker», qu'elle était bel et bien Pauline Réage. Ce dont plus grand monde ne doutait, les langues s'étant déliées au fil des ans (cf. l'excellent «Ecrivain d'O», documentaire de 2004 dû à la jeune réalisatrice Pola Rapaport). A ce roman - écrit (au crayon) en 1951 pour Jean Paulhan dont Dominique était la maîtresse (Paulhan qui dira que c'est «la plus farouche lettre d'amour qu'un homme ait jamais reçue») - , Angie David consacre une large part de sa magnifique étude qui retrace avec minutie la vie de la plus discrète des femmes de lettres. Lire «Dominique Aury», c'est aussi retraverser la vie éditoriale française (et ses à-côtés de l'avant à l'après-guerre) de plusieurs décennies. «Histoire d'O» n'est pas un roman d'amour fou; ce qu'il advient à son héroïne (à la différence de la Justine de Sade ou de la Religieuse de Diderot), c'est ce qu'elle veut qu'il lui advienne, ainsi que le veut Mme de Merteuil, dans «Les Liaisons dangereuses», ou Emmanuelle; si amoureuse soit-elle, O n'en perd pas le nord. Elle aspire à la Mort; plus que de l'Amour, O est amante de la Mort. Une mystique, mais sans dieu. De nos jours, on peut s'étonner du scandale que déclencha «O», hier. Les moeurs ont évolué; depuis des années, la littérature érotique est un domaine où dominent les femmes: en tant qu'auteurs, elles y règnent autant que règnent les romancières dans la littérature policière. Il est loin, le temps - 1956 - où, publiant chez Minuit «L'Image» (dédié à Pauline Réage), Catherine Robbe-Grillet se voilait sous le pseudonyme de Jean de Berg... L'histoire d'Histoire d'O, on la connaissait, via les révélations qu'en distilla sa créatrice: dans «Une fille amoureuse» (l'émouvante préface à «Retour à Roissy», en 1969), dans «O m'a dit» (entretiens avec Régine Deforges, en 1975), puis dans «Vocation: clandestine», où D.A. répondait en 1988 aux questions de Nicole Grenier; l'ouvrage ne parut cependant qu'en 1999. Ajoutons-y les précisions apportées en 2004 par Pauvert dans le premier tome de ses mémoires, «La traversée du livre».

FINESSE D'ANALYSE

Le mérite énorme d'Angie David (née en 1978 et au visage qu'on dirait peint par Raphaël) est de tracer, avec une finesse exquise, le portrait d'une femme immensément lettrée qui fut, pendant 25 ans, le seul membre féminin du prestigieux comité de lecture de Gallimard. Critique étourdissante des classiques autant que d'oeuvres contemporaines (cf. ses deux volumes de «Lecture pour tous» parus en 1958 et 1999; espérons que d'autres recueils suivront), Dominique Aury s'appelait Anne Cécile Desclos. Née le 23 septembre 1907 à Rochefort-sur-Mer, elle s'éteignit le 27 avril 1998, unanimement regrettée. Elle n'expliquera jamais pourquoi elle a écrit «un roman si étrange, un roman érotique autour de pratiques sado-masochistes, une fiction singulière et scandaleuse». A défaut de savoir ce pourquoi, Angie David a rassemblé «des éléments concernant son mode d'écriture». Elle souligne combien «la décence est une des singularités d'Histoire d'O, et place le roman en dehors des productions érotiques ordinaires». Un livre empathique, ô combien!, qui n'enlève pourtant rien au mystère d'Aury, à «son goût du secret, part essentielle de son identité. Son principe d'action et de pensée». Savourant cette biographie qu'on espérait, sans imaginer qu'on la devrait à une aussi jeune, jolie et pénétrante historienne -, nous ne pouvions que resonger au sourire et au regard si beaux de Dominique Aury, rencontrée, un soir de 68, dans une librairie de la rue des Eperonniers à Bruxelles. Où elle accompagnait André Pieyre de Mandiargues, chantre d'«O» de la première heure, dont le prix Goncourt avait couronné «La Marge» à la fin de l'année précédente.

et toute sa vie est organisée autour de la clandestinité».

© La Libre Belgique 2006