Dans un orchestre nazi?

Il ne relève pas de la rentrée romanesque en France ni, sans doute, de la course aux prix littéraires de l’automne, mais est-ce une raison pour ne pas parler d’un livre que j’ai dévoré avec passion au mois d’août ? Son auteur, Leonid Guirchovitch, premier violon à l’Opéra de Hanovre, l’a écrit en russe. Découvrez les premières pages du livre en exclusivité

Jacques Frank

Il ne relève pas de la rentrée romanesque en France ni, sans doute, de la course aux prix littéraires de l’automne, mais est-ce une raison pour ne pas parler d’un livre que j’ai dévoré avec passion au mois d’août ? Son auteur, Leonid Guirchovitch, premier violon à l’Opéra de Hanovre, l’a écrit en russe. Sa traduction par Luba Jurgenson a été favorisée par le Centre national du livre, et sa publication assurée par les très sélectives éditions Verdier. De quoi s’agit-il ?

Suite à des accords conclus entre les gouvernements américain et soviétique, dans les années 70, le violoniste juif Joseph Gottlieb réussit à quitter la ville ukrainienne de Kharkov et à gagner Israël avec sa femme Irina. Langue, style de vie, pauvreté, leur installation dans l’Etat sioniste n’est pas facile. Alors qu’il fait son service militaire, sa femme le quitte pour un chef d’orchestre. Joseph se tire une balle dans la tête, se rate, et décide d’aller tenter sa chance en Allemagne. Il y sera engagé comme co-soliste à l’Opéra de Rotmund. Inutile de chercher cette ville sur une carte.

Une troublante clé de sol

Un jour, sur une partition de “La Flûte enchantée” du premier pupitre des violons, il tombe sur la signature d’un homonyme, “J. Gottlieb (13-5-43)”, accompagnée d’une clé de sol pansue, avec un visage et des petits bras, qui joue du violon. À quelque temps de là, retrouvant une vieille partition de “La Truite” de Schubert, qui avait appartenu à son grand-père, il y voit figurer la même signature suivie de la même clé de sol.

Or, ce grand-père, élève brillantissime du conservatoire de Vienne, ami de Schoenberg et de Szymanowski, a disparu, fusillé, avec des milliers d’autres juifs, dans une fosse commune de Kharkov, l’automne de 1941 ! Et voici comme une trace de sa présence dans un orchestre du IIIe Reich, pourtant “épuré” de ses juifs ! Commence alors un véritable roman policier pour résoudre cette énigme. Il s’orientera vers le compositeur Gottlieb Kunze (1882- 1944), qui n’avait pas attendu Goebbels pour devenir antisémite et soutenir le parti nazi. Parmi ses œuvres les plus célèbres figurent “Les têtes interverties”, opéra composé sur un thème proprement abracadabrant, dont les héroïnes tirées de la Bible ont coupé ou fait couper la tête d’un homme qu’elles avaient séduit ou voulu séduire : Salomé et Johanan, Judith et Holopherne. Selon Gottlieb, “l’orgasme sonore” y atteint une intensité maximale et l’autodérision expressionniste dépasse ce qu’ont pu écrire Richard Strauss, Korngold et von Zemlinski.

Trompe-l'oeil réussis

Pas la peine de chercher le nom de Kunze dans un dictionnaire de la musique ! Ce que nous en avons dit donne une idée de la méticulosité avec laquelle Guirchovitch construit des trompe-l’œil réussis. L’enquête nous entraîne bientôt dans un labyrinthe où la diabolique imagination de l’auteur donne au lecteur des frissons avant de lui arracher des applaudissements.

Nous n’en dirons pas plus, sinon pour observer que le roman déborde de toutes parts le scénario central. Histoire de la musique, observations sarcastiques sur des comportements russes, israéliens ou allemands, références littéraires allant de Thomas Mann à Borgès, du Talmud à Nabokov, le tout étayé par… 25 pages de notes en fin de volume.

Roman policier hors norme, “Têtes interverties” baigne aussi dans un éclairage fantastique, qui le rattache à une tradition russe et centre-européenne qui va de Pouchkine à Kafka et Meyrink. Bref, il y a beaucoup d’art derrière le suspense méphistophélique de ce roman, qui surprend autant qu’il captive, et fait d’une enquête à haut risque un divertissement de haut vol.

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    Têtes interverties, Leonid Guirchovitch, traduit du russe par Luba Jurgenson, Editions Verdier, 292 pp., env. 22,50 €