"Ah ! Mbongo", roman fondateur congolais

Voici un "vieux" premier roman. Il s'agit de l'édition, par L'Harmattan, de "Ah ! Mbongo" (Ah ! L'argent) de l'écrivain congolais Paul Lomami Tchibamba, qui aurait aujourd'hui 93 ans s'il n'avait disparu en 1985. Découvrez les premières pages du livre en exclusivité

Marie-France Cros

Voici un "vieux" premier roman. Il s'agit de l'édition, par L'Harmattan, de "Ah ! Mbongo" (Ah ! L'argent) de l'écrivain congolais Paul Lomami Tchibamba, qui aurait aujourd'hui 93 ans s'il n'avait disparu en 1985.

Commencé en 1949, l'ouvrage ne fut terminé par son auteur qu'à la fin des années 70. Malgré cet achèvement tardif, il est considéré par certains écrivains, dont Alain Mabanckou, qui signe la préface, comme "le roman fondateur de la littérature congolaise".

TRADITIONS MALMENÉES

"Ah ! Mbongo" aborde un thème prisé des premiers littérateurs africains : la destruction des valeurs traditionnelles. Non seulement l'Européen amène ses valeurs culturelles, sa force et son autorité, mais il crée des villes ou gros bourgs ("centres extracoutumiers", disait-on, fort justement, au Congo belge), où toutes les ethnies sont mélangées et où l'autorité séculaire des chefs ne fonctionne plus. Mbongo, l'argent, pourrit tout.

Pour le montrer, l'auteur nous conte l'histoire de Gikwa, prince des habitants de Hoto Mbanza, dans le nord du Congo actuel, qui décide d'abandonner un destin tout tracé de chef respecté pour tenter l'aventure de la ville. Il part pour Kinshasa, où après de rapides progrès comme travailleur puis "capita" (contremaître) de chantiers navals, il sera cassé par le système des Blancs et la concupiscence de l'un d'entre eux pour son épouse, la jeune Ndawélé.

Au passage, l'auteur nous expose ses vues particulièrement conservatrices sur les femmes, qui deviendraient toutes des p.... hors le village. Ou faut-il conclure de cette oeuvre que la vénalité des citadines congolaises n'est pas, comme on le dit aujourd'hui, produit du régime Mobutu mais inscrite depuis bien plus longtemps dans leur histoire ?

HOSTILE AUX COLONS

Le ton de "Ah ! Mbongo" est résolument hostile aux colons, une liberté rarement prise à l'époque où le roman a été commencé mais commune lorsqu'il fut achevé. Lomami Tchibamba s'en prend en particulier aux Belges dont le système colonial, à l'en croire, ne vaudrait pas celui des Français, colonisateurs des Congo-Brazzaville et Centrafrique voisins.

Le texte donne d'intéressantes précisions sur des particularités du régime colonial belge, comme ce clairon qui, chaque soir à 21 h, impose aux habitants de la Léopoldville indigène le silence et l'interdiction de prendre le frais dehors. Ou l'interdiction pour un travailleur, sous peine de prison, de démissionner de son emploi.

Pour jouir des indéniables qualités de ce roman, cependant, le lecteur devra oublier son agacement devant un style trop souvent verbeux et, surtout au début de l'oeuvre, quelquefois ampoulé, comme si l'auteur voulait aligner tous les adjectifs qu'il connaît (parfois mal d'ailleurs). Le directeur de collection, Jean-Pierre Orban, admet que le roman est "sans doute un peu long, mais l'auteur étant décédé, on ne pouvait le raccourcir".

Plus généralement, "Ah ! Mbongo" hésite entre le conte (notamment lorsque sont - longuement - exposées les origines mystérieuses et telluriques du héros), l'oeuvre de combat et de dénonciation, ou la commedia dell' arte (en particulier lors des longs et nombreux échanges entre le patron blanc et son clerc Massamba, dont l'insolence n'est curieusement jamais sanctionnée, même pas par les coups de bâton qui visent Arlequin).

Le livre sera présenté le 12 octobre à la Bellone, à Bruxelles, lors du "Grand parloir des lettres congolaises".


"Ah ! Mbongo" par Paul Lomami Tchibamba. L'Harmattan. 336pp., env. 27€.