Juette de Huy, l'invincible

Des dizaines de romans de la rentrée, "La passion selon Juette" est l'un des plus impressionnants - par la sincérité, l'authenticité de son personnage-titre autant que par son écriture : tout d'ardeur d'âme, ce livre est oeuvre de poète. Découvrez les premières pages du livre en exclusivité

Fr. M.
Juette de Huy, l'invincible
©D.R.

Des dizaines de romans de la rentrée, "La passion selon Juette" (Grasset, 238 pp., env. 17,90 €; cf. "Lire" du 24 août 2007) est l'un des plus impressionnants - par la sincérité, l'authenticité de son personnage-titre autant que par son écriture : tout d'ardeur d'âme, ce livre est oeuvre de poète (p. 16 : "la forêt frémit d'une nostalgie rageuse" : ne croirait-on du René Char ?); les académiciens Goncourt ne s'y sont pas trompés, qui l'ont retenue parmi leurs finalistes. Si Française est Clara Dupont-Monod (Paris, 1973, journaliste culturelle à "Marianne"), c'est en Wallonie qu'est enracinée son héroïne puisque c'est à Huy, où elle naquit en 1158, qu'elle vécut et mourut. En romancière - non soumise aux lois que ne peuvent enfreindre les historiens -, Clara D.-M. retrace librement le destin d'une femme dont l'existence fut contée dans un texte écrit en latin médiéval par son confident Hughes de Floreffe, un religieux de l'ordre des prémontrés : "Vita B. Juetta reclusae. Hui in Belgio. Acta sanctorum", éditions G. Henschen, 1643), qui s'inscrit dans la tradition hagiographique de l'époque. Fille d'un créancier de l'évêque, Juette fut mariée par ses parents à 13 ans; veuve à 18, avec trois enfants, elle se montrera femme "qui défend la liberté de croire, mais aussi celle de vivre à sa guise". Insoumise, contestatrice, telle apparaît cette "sainte laïque" qui passa la majeure partie de sa vie en béguine, s'imposant 37 années de réclusion volontaire. Lorsqu'elle s'éteindra en 1228, respectée, plus d'un fidèle réclamera sa canonisation.

Dans ce roman à deux voix - celle de Juette alterne avec celle d'Hughes -, vous ressuscitez un personnage qu'on croirait "de roman"...

Mon livre n'a rien à voir avec une biographie. Un romancier peut prendre des libertés, interdites à l'historien. Ayant découvert Juette en lisant l'essai de Georges Duby "Dames du XIIe siècle", où elle figure entre Aliénor d'Aquitaine et Iseult, j'ai voulu montrer une femme blessée...

... qui, par sa flamme, fait songer à des héroïnes de Pierre Jean Jouve, de Duras, voire à la Jeanne d'Arc de Joseph Delteil...

... Jeanne d'Arc, la vraie, n'a pas cette blessure. La blessure de Juette - sa conscience de l'échec - la rend invincible. Son enfance a été brisée; on la lui a volée. Son mariage a été violence; elle ne s'en remettra jamais. Cette fracture lui servira d'identité; elle en fera une force. Si Juette est si forte, c'est parce qu'elle se sait fragile.

Vous vous êtes identifiée à elle ?

J'ai vécu trois ans avec ce personnage. J'ai grandi dans une famille protestante, originaire des Cévennes, où, par exemple, la Vierge Marie était plutôt raillée; j'ai donc dû faire un effort pour me mettre dans la peau de mon héroïne. Pour elle, la foi compte plus que la religion. Elle ne supporte pas les dogmes. On n'est pas loin de l'hérésie.

Juette, c'est la marge, la dissidence, l'écart...

Sur tous les plans. C'est d'ailleurs ce qui m'intéresse. Dans mon premier roman, "Eova Luciole", une petite fille se réveille avec des ailes dans le dos; la voilà donc en marge; dans le deuxième, "La Folie du roi Marc", je me mettais à la place du (trop) oublié mari d'Iseult; là aussi, la marge. Et j'ai publié en 2003 des entretiens avec une jeune prostituée bulgare : la marge, là encore.

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