Comment le monde va mal

A côté des gloires des lettres latino-américaines, toujours fringantes, Fuentes, Vargas Llosa et Garcia Marquez, existe une jeune génération très douée. Et parmi elle, le Mexicain Jorge Volpi, 39 ans, qui vient de publier un gros et ambitieux roman, "Le temps des cendres", une fresque du monde contemporain depuis Tchernobyl jusqu'au génome humain, en passant par les oligarques, la corruption de Mobutu et les sbires du FMI. Les cinq premières pages en exclusivité

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A côté des gloires des lettres latino-américaines, toujours fringantes, Fuentes, Vargas Llosa et Garcia Marquez, existe une jeune génération très douée. Et parmi elle, le Mexicain Jorge Volpi, 39 ans, qui vient de publier un gros et ambitieux roman, "Le temps des cendres", une fresque du monde contemporain depuis Tchernobyl jusqu'au génome humain, en passant par les oligarques, la corruption de Mobutu et les sbires du FMI. Tout ça vu à travers les destins tragiques de quelques femmes. Une très belle réussite qui mêle l'Histoire, l'enquête journalistique et le roman riche de sentiments violents.

Né d'un père italien et francophile, Jorge Volpi fut attaché culturel à Paris de 2001 à 2003. Il nous explique la genèse de ce roman.

"Il est le fruit d'une enquête de 3 ans, commencée à Rome. J'ai ensuite voyagé en Russie où j'ai appris les rudiments de la langue afin de mieux saisir la mentalité du pays. Puis je fus professeur invité à la Cornell University où se trouve la troisième plus riche bibliothèque universitaire américaine. Tous les faits dans mon livre sont exacts, j'ai laissé les noms sauf en cas de problèmes juridiques. Même les personnages romancés sont proches de personnes bien réelles".

Pourquoi une telle fresque ?

J'ai suivi en direct à la télé, la chute du mur de Berlin en 89 et la disparition de l'URSS. Comme Mexicain, cela nous touchait fort car, au Mexique aussi, nous vivions depuis 50 ans avec le même parti au pouvoir (le PRI). C'était fascinant d'observer ce que faisait Gorbatchev. On avait appelé les réformes de notre président Salinas, la "Salinastroïka". Nous avons aussi vécu une grande vague de privatisations. Je voulais comprendre comment les gens ont pu s'adapter à de telles transformations en un temps aussi court.

Votre roman est très pessimiste ; il a un goût de cendres, en montrant comment on est passé de la catastrophe communiste à la catastrophe capitaliste.

Le livre débute avec Tchernobyl, symbole de ce qui s'est passé en URSS pendant le XXe siècle. Et je décris comment on y est passé de l'autoritarisme communiste à un autoritarisme capitaliste. J'ai été très "noir" en parlant de Brejnev, et aussi "noir" quand j'évoque le capitalisme sauvage de la Russie actuelle.

La science aussi est catastrophique ?

Elle est importante dans la transformation de la société, elle est la meilleure invention de l'homme sauf quand elle se mélange avec le pouvoir politique (voir Tchernobyl et la biologie de Lyssenko en URSS) ou avec le pouvoir économique (la privatisation du génome humain aux Etats-Unis). Alors, c'est la catastrophe car le capitalisme est une catastrophe comme le communisme s'il n'y a pas d'instruments pour contrôler le marché.

Vous avez choisi des femmes au centre de votre roman : certaines, pures mais broyées (Oksana et Alison), d'autres aussi agressives que les hommes (Eva, Jennifer).

Je voulais avoir un point de vue féminin sur ces bouleversements rapides de nos sociétés, toujours imposés par les hommes (sauf Thatcher !). Oksana et Alison sont les symboles purs de cette innocence qui ne peut s'aligner ni sur la corruption du communisme ni sur celle du capitalisme.

Vous vous démarquez de la tradition latino du "réalisme magique".

Non. J'ai, comme Fuentes ou Garcia Marquez, l'envie d'un roman total, qui en a le souffle et qui brasse un monde complet. Même si je suis plus dans le réalisme que dans la magie.

Que peut être un écrivain à côté de l'empire américain aux frontières ?

C'est le fait d'être Mexicain qui m'a poussé à faire ce roman. Nous avons été victimes des Etats-Unis pendant des siècles. Nous sommes voisins d'un empire. C'est de ça qu'est née notre fascination pour l'Union soviétique qui a été l'ennemi de notre ennemi. Ce fut le fantasme d'un contre-pouvoir aux Etats-Unis. Ce roman raconte comment les Etats-Unis ont remporté une victoire absolue.

La France et le français peuvent-ils être ce contre-pouvoir ?

Jusqu'aux années 50, le français était important dans notre formation. Mais, hélas, aujourd'hui, il n'y a plus guère d'écrivains qui parlent français même si la littérature française reste importante. Mon père, un Italien, me parlait de la Révolution française et des auteurs français.

Une vague de gauche se lève en Amérique latine.

Des gauches très diverses et parfois opposées. Le grand problème de l'Amérique latine est qu'il n'y a pas de rapports intellectuels entre les pays. Les lecteurs du Mexique ne connaissent pas les écrivains d'Argentine ou de Colombie. Depuis le 11 septembre, les Etats-Unis se sont détournés de l'Amérique latine, ce qui a permis cette vague de contestation chaque fois plus forte. Mais ce désintérêt des Etats-Unis à notre égard a conduit aussi, hélas, à fermer ses frontières avec nous et à adopter une politique d'immigration restrictive.

Parle-t-on au Mexique des problèmes belges ?

Peu. Mais, pour nous, c'est incompréhensible et bouleversant de voir un nationalisme flamand exacerbé dans une région qui a pourtant un tel niveau de vie et qui ne connaît pas de problèmes politiques.


"Le temps des cendres" Jorge Volpi, traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Laculli, Seuil, 530 pp., env. 22,8 €

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