Comme passe le vent d'été

On se demande parfois ce qui guide Jean-Claude Pirotte. A cette interrogation, une seule réponse possible : le plaisir. Les deux petits recueils qui paraissent aujourd'hui auraient pu s'appeler "Mon plaisir en poésie".

Olivier Stevens

On se demande parfois ce qui guide Jean-Claude Pirotte. A cette interrogation, une seule réponse possible : le plaisir.

Les deux petits recueils qui paraissent aujourd'hui auraient pu s'appeler "Mon plaisir en poésie". Chacun de ses vers se fait le devoir de retenir le lecteur et de lui donner un peu de bonheur en compagnie des sonorités de l'un ou l'autre des meilleurs poètes de la littérature française.

Par mimétisme, dans l'allégresse devant le génie ou le talent de quelque glorieux aîné, Jean-Claude Pirotte nous propose une balade (une ballade ?), une flânerie exemplaire, au hasard des méandres des jardins intimes de nos lettres. Une réussite poétique et bucolique, parce que, indissociable du plaisir, il y mêle le style.

"Passage des ombres" publié à la Table Ronde et "avoir été" publié au Taillis Pré font songer à la phrase de Kléber Haedens à propos de Villon : "Il est le seul cambrioleur professionnel qui ait légué une grande oeuvre à la littérature française".

Il y a un côté marlou dans l'oeuvre de Jean-Claude Pirotte, autrefois pourtant avocat à Namur, dans une autre vie. On l'imagine cependant sans peine quitter le "Ratin tôt" après quelques "verres de contact" en compagnie de Baudelaire, Rimbaud, Rops ou Verlaine, et venir se poser, comme ceux-ci, sur les pierres bleues des marches de l'église Saint-Loup, récitant quelques vers, dédiés, eux, aux dames du temps jadis. "Paradis peint où sont harpes et luths, Et un enfer où damnés sont boullus..." En cette foi, ils veulent vivre et mourir.

Dans le "Passage des ombres", quelques détours chez Tardieu, dont il retient le fusain "des jours pétrifiés", chez Supervielle pour qui, tous les littérateurs à vocation maritime ou salée le savent, les chants de la mer n'ont plus aucun secret. Les "comédies de la soif" y sont évoquées avec tendresse, décrites avec justesse, et un brin d'amertume aussi. Audiberti, Chateaubriand, Guillevic complètent ces allusions maritimes. DES ILLUSIONS PERDUES

Plus que des poèmes, ce sont des instantanés, des images figées sur l'enfance, l'adolescence ou les chemins de traverse d'un homme libre, qui glissent sous l'encre noire de Pirotte. Des sonorités pareilles à ses dessins, pleins du silence assourdissant d'aimer la vie. Une petite pause et le discours reprend avec Max Jacob, Audiberti, Paul-Jean Toulet dont les alyscamps arlésiens, "quand l'ombre est rouge sous les roses et clair le temps", incitent Pirotte, plus qu'aucun autre, à prendre garde à la douceur des choses.

Francis Jammes, Marcel Thiry, André Pieyre de Mandiargues, Georges Rodenbach, Pierre Jean Jouve, Raymond Queneau, André Dhôtel aussi à qui Jean-Claude Pirotte doit beaucoup de son plaisir en littérature, complètent les évocations chères à tous ceux qui "pâlissent au nom de Vancouver" .

Imiter les anciens et écrire avec plaisir en français, tourner le dos aux rhétoriqueurs, c'est prêcher amicalement le doute et l'invention. C'est aussi rejeter la servitude. Dans ses essais, dans ses romans, il n'a jamais rien fait d'autre. "Goût de cendre", "Cavale" "La pluie à Rethel", "Un rêve en Lotharingie", "Hollande" ou "Une adolescence en Gueldre" en témoignent. Sans oublier bien sûr "Expédition nocturne autour de ma cave" où sont sans doute enfouis les plus beaux souvenirs littéraires de la langue française depuis la Cantilène de Sainte Eulalie. Entre débauche et fraîcheur, entre ironie et tendresse, au pied des collines d'Arbois d'où il épie la vie, Pirotte passe de la raillerie à l'émotion, de la gaîté à la tristesse, d'une voix diverse, libre mais toujours reconnaissable. Pour saisir son regard, il y manque un peu de Ronsard: " ....au profond des vallées, dans les hautes forêts, des hommes reculées, dans les antres secrets, de frayeurs tout couverts, sans avoir soin de rien, je composais des vers...."


Passage des ombres,Jean-ClaudePirotte, Editions de la Table Ronde, 196 p., env.18 €