Gaston Compère rejoint le silence

Gaston Compère, écrivain polygraphe à l'oeuvre énorme, est mort à 83 ans. Il était poète, romancier, dramaturge, pédagogue, musicien.

Gaston Compère rejoint le silence
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évocation

Gaston Compère est mort à 83 ans, à Uccle, en plein été. Peu connu sans doute du grand public, mais aimé et louangé par les écrivains, les dramaturges et les poètes. Son oeuvre est énorme, presque surabondante, parfois difficile. Elle est peu connue aussi parce que l'homme était discret, éloigné des modes et des médias.

Dans un court texte, repris sur le site "litteratureaupresent.be", il se présentait lui-même :

"Me présenter ? Je ne peux répéter que ce que j'ai déjà dit ailleurs : ma biographie ne présente aucune espèce d'intérêt (sinon à usage privé). Silencieux moi-même, je déteste tout ce qui est bruit (au propre et au figuré). Mon aversion - par exemple - des honneurs que tant de mes compatriotes ont en estime montre bien, je présume, la qualité du silence qu'il me faut. Je croirais volontiers que la raison principale de ce que j'ai entrepris est d'extraire tout ce qu'il est possible de musique des bruits dont je suis investi, et parfois accablé. Je pourrais ajouter que le besoin d'écrire qui m'habite reste un besoin aimable. Les pages blanches n'existent que pour porter des signes, tout naturellement. N'étant nullement masochiste, ni comédien, je n'ai jamais écrit que pour le plaisir d'écrire et rendre plaisantes les journées dont le ciel me gratifie."

Il ajoutait en guise de post-scriptum les oeuvres qu'il souhaitait faire connaître : "Le Voyage au bout de la nuit" de Louis-Ferdinand Céline et l'oeuvre de Charles Baudelaire.

D'abord, sa poésie

Le service du livre luxembourgeois lui avait rédigé une belle notice : "Sans compromis, hautement originale, parfois d'abord difficile, l'oeuvre de Gaston Compère apporte beaucoup à celui qui s'y attache et qui sait que lire, c'est relire. Elle est riche de substance et complexe; elle associe, dans sa forme, des qualités que l'on croirait contradictoires. L'écrivain pratique tous les genres importants. Il renouvelle sans cesse son écriture tout en gardant un style propre. Sensible aux grands courants littéraires passés et présents, il ne sacrifie pas aux modes."

Né en 1924, à Conjoux, dans ce Condroz qu'il a toute sa vie chéri, Gaston Compère était docteur en philologie romane de l'Université de Liège. En même temps, il fit le Conservatoire et fut toute sa vie un excellent compositeur. A 17 ans, il composait une belle élégie pour violoncelle que le chef d'orchestre Jean-Paul Dessy a récemment rejouée. Ces dernières années, il avait composé un quatuor à cordes plus déchiré.

Gaston Compère a défendu une thèse sur le théâtre de Maeterlinck. Pour cela, il s'est rendu en 1948, en moto, à Nice pour rencontrer le prix Nobel un an avant sa mort, dans son château. "Il ne disait rien et regardait la mer", disait-il. Compère, grand maeterlinckien, adoptait ces dernières années la même attitude : il abhorrait ce monde de paillettes, fuyait les honneurs et se taisait. Comme Maeterlinck.

Il s'était remis, à trente ans, à l'étude de la grammaire et de la stylistique.

Comme tous les écrivains, sa passion était le travail de la langue. Avec sa formation musicale, elle explique sa sensibilité aux rythmes, aux sonorités, aux harmonies des mots et des phrases, tout comme, d'ailleurs, beaucoup d'exigence en matière de composition, d'architecture. Pascale Tison, qui l'a bien connu, parle d'un écrivain "monumental, polygraphe, tout lui était prétexte à écrire de la poésie, du théâtre, des romans."

Ce qui restera tout d'abord, c'est sa poésie. Comme d'ailleurs chez Hugo Claus, mort quelques mois avant lui et autre polygraphe. La poésie comme vivier de son écriture.

Parmi ses romans, soulignons d'abord "Je soussigné Charles le Téméraire, Duc d'Occident", prix Rossel, présenté à "Apostrophes", l'oeuvre peut-être la plus accessible. Mais il y eut aussi "Anne de Chantraine, ou la naissance d'une ombre", "Bloemardinne, ou Du séraphique amour" et, en 2005, encore, "Je soussigné Louis XI".

Il a longtemps enseigné le français à l'Athénée d'Ixelles, laissant son empreinte décisive sur des élèves qui ont appris de lui le goût des lettres : Philippe Blasband (lire ci-contre), Philippe Sireuil, Jean-Claude Bologne et Alain Populaire.

Les pièces qu'il a écrites ou adaptées ont été jouées sur les scènes les plus importantes de la capitale : le Rideau, le Parc, et le théâtre de Poche. En 1988, Gaston Compère avait obtenu, pour l'ensemble de son oeuvre, le Grand Prix international d'expression française.

Ces dernières années, il contemplait le monde actuel et ne l'aimait pas. Il refusait l'épate et l'esbroufe. Et il contemplait la mer, comme Maeterlinck.