La confession d'une crapule

Chroniqueur littéraire qui fit longtemps autorité dans "Le Monde des Livres", Roland Jaccard, né à Lausanne le 22 septembre 1941, docteur ès sciences sociales et psychologiques, est aussi un auteur polymorphe d'une délectable acuité.

Éric de Bellefroid

Chroniqueur littéraire qui fit longtemps autorité dans "Le Monde des Livres", Roland Jaccard, né à Lausanne le 22 septembre 1941, docteur ès sciences sociales et psychologiques, est aussi un auteur polymorphe d'une délectable acuité. Qu'il se penche sur Melanie Klein, Louise Brooks ou Lou Andreas-Salomé, ou qu'il se plonge dans une vertigineuse introspection et dans ses origines viennoises, on éprouve toujours cette puissance occulte d'une sincérité sans fard, qui confine à la mélancolie, au pessimisme, au suicide même. Il n'était pas par hasard l'ami d'Emil Cioran ("De l'inconvénient d'être né").

S'il intitule son dernier livre "Sexe et sarcasmes", c'est pour faire écho au "monstrueux chef-d'œuvre" d'Otto Weininger, "Sexe et Caractère", qu'il fut amené à préfacer en son temps. Un "ouvrage sulfureux qui avait marqué, à l'aube du vingtième siècle, des générations d'artistes et d'intellectuels pour le meilleur et, surtout, pour le pire". Un livre puissamment antisémite et misogyne, qui vit son auteur, jeune Juif de 23 ans, six mois après sa parution, se tirer une balle dans le cœur dans la maison de Beethoven.

La technique du fragment permet ici à Roland Jaccard de décocher des phrases assassines, sur l'amour et sur les femmes notamment, lui qui n'a jamais caché une inclination exacerbée pour les jeunes filles juste pubères. Et une vive passion pour la littérature japonaise, en ce qu'elle dit encore de l'amour et de la mort.

Il y trouve en effet le fil constant du "chagrin d'être en vie", comme disait Inoué. Et ainsi évoque-t-il d'emblée la mémoire d'Osamu Dazai (1909-1940), qui avait écrit avant son shinjû - suicide à deux - cette manière d'épitaphe : "Même les mots d'adieu ne me viennent pas". On l'avait retrouvé dans un égout de Tokyo avec sa compagne d'une nuit.

Passé par l'école de la psychanalyse, R. Jaccard envisage notre moi comme une fiction et décrit l'une de ses modestes perversités comme sa façon d'entretenir chacun dans l'idée fausse qu'il se fait de lui. Haussant le ton au fil de ses carnets, il finit par avouer son immense gratitude envers William Hazlitt, dans "Du plaisir de haïr". Et d'expliquer, en le paraphrasant, que les humanistes aimeraient croire que c'est la haine qui détruit l'humanité, alors que c'est elle qui, au contraire, la conserve et la cimente.

Roland Jaccard dépeint ainsi nûment la vie. Aidé en cela, il est vrai, par un doute qui lui tient lieu de sanctuaire. "Je ne suis jamais parvenu à croire durablement - que ce soit à un amour, à une action, à une théorie. Je ne peux respirer que dans l'éphémère et l'incertain." Conforté également dans cet esprit par la (re) lecture du "Confort intellectuel" de Marcel Aymé, celui qui le vaccina à seize ans contre toute forme d'idéalisme littéraire ou philosophique. Ce qu'il résume par la "jubilation du mal-penser". Précocement perverti, enfin, par Schopenhauer, Freud et Cioran.

Il ne manque pas de pousser la provocation à son sommet. Confiant que rien n'est plus plaisant, lors d'un dîner en ville, que de comparer Sartre et Goebbels, de soutenir que Pinochet fut un saint à côté de Fidel Castro, ou plus modestement d'exprimer son admiration pour Bush et Sarkozy, deux grands princes de la culture bling-bling. Quand il ne s'agirait pas plutôt de révéler que le dalaï-lama, fatigué par les indépendantistes tibétains, rêve de se retirer sur la Côte d'Azur et, gavé par les légumes à la vapeur, n'aime rien tant qu'une côte de bœuf bien saignante.

Il nomme cela la "realpolitik du sentiment". Il est juste qu'il est parfois tentant, en certaines occurrences, de verser dans l'incongruité; quand il n'entre pas définitivement dans notre nature de donner la parole au diable, pour en finir avec les bondieuseries de la conversation courante et toutes les aimables convenances de la vie sociale.

Mais tout ça ne relève pas seulement, chez Roland Jaccard, d'une discipline dialectique. Il advint qu'il mît la main à la pâte, violant autrefois une jeune fille de treize ans dans la station valaisane de Verbier, et ne daignant s'en souvenir qu'à la faveur de ces carnets, qui tiendraient moins de l'autobiographie que de la "confession d'une crapule".

© La Libre Belgique 2009


Sexe et sarcasmes Roland Jaccard PUF 182 pp., env. 14 €

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