"N’ayez pas peur de la Chine"

Mo Yan, né en 1955 dans une famille de paysans pauvres est aujourd’hui un des écrivains chinois majeurs. Chacun de ses romans est un événement. "Le Clan du sorgho" donna lieu au célèbre film "le sorgho rouge". Il vient de publier au Seuil une grosse brique (764 pages) picaresque, racontant l’histoire d’un petit propriétaire terrien exécuté à la révolution et qui se réincarne successivement en âne, bœuf, cochon, singe et chien.

"N’ayez pas peur de la Chine"
©D.R.
Guy Duplat

Entretien

Mo Yan, né en 1955 dans une famille de paysans pauvres est aujourd’hui un des écrivains chinois majeurs. Chacun de ses romans est un événement. "Le Clan du sorgho" donna lieu au célèbre film "le sorgho rouge". Il vient de publier au Seuil une grosse brique (764 pages) picaresque, racontant l’histoire d’un petit propriétaire terrien exécuté à la révolution et qui se réincarne successivement en âne, bœuf, cochon, singe et chien. On suit avec lui et ses avatars, 50 ans de l’histoire chinoise récente, y compris les affres de la révolution culturelle. On y retrouve un autre paysan qui porte aussi le nom de Mo Yan, un sale gosse mal élevé, chétif, laid, emmerdeur et grand bavard. Un livre foisonnant, au réalisme magique à la manière de Garcia Maquez. Un livre boulimique qui est aussi une plongée drôle, ironique, acide dans la vie contemporaine en Chine. Nous avons rencontré Mo Yan de passage à Bruxelles et qui parlera ce soir à Namur et mercredi et jeudi à Bruxelles (le 22 au Bozar). Pour lui, ce gros livre est "à 50 %" autobiographique.

Quel bilan faites-vous de l'ère Mao ?

Les Chinois ont, comme moi, un sentiment complexe. Nous savons toute la catastrophe que fut la révolution culturelle pour les gens de ma génération, mais d’un autre côté, on garde de l’admiration pour son talent et son courage. Je l’admire quand je lis ses poèmes et ses récits où il montre un grand cœur. Pendant longtemps, il fut un Dieu avant d’être un homme. Quand il est mort en 1976, beaucoup de gens ne pouvaient y croire, car un Dieu ne meurt pas. C’est pourquoi dans mon livre, je le décris, assis sur la lune et fumant une cigarette. Avec le temps, nous avons acquis une vue plus juste de ce qu’il a fait, mais l’émotion demeure.

Ce n'est qu'à sa mort, que la littérature a débuté ?

Oui, si Mao était encore vivant, je ne serais pas là et je ne serais pas écrivain.

A la foire du livre de Francfort consacrée à la Chine, certains écrivains n'ont pu recevoir leur visa et le gouvernement de Pékin a tenté de s'opposer à la venue de dissidents. Quel est le fil rouge à ne pas franchir pour éviter la censure? On ne peut toujours pas évoquer Tienanmen 89.

J’ai une large liberté. J’ai pu écrire ce que je voulais sur la révolution culturelle mais il y a des sujets tabous, comme s’en prendre aux hommes politiques actuels. Il n’y a pas de loi qui précise cette ligne. On peut écrire sur 89 (NdlR: Mo Yan ne prononce pas le mot Tienanmen) mais de manière détournée ou alors en publiant son livre à Taïwan.

Vous n'avez pas songé à émigrer ailleurs?

Ce n’est pas une question de courage mais un problème sentimental. D’abord, je ne parle pas anglais et j’aurais difficile à vivre à l’étranger. Et puis, je tiens à rester en Chine pour sentir l’évolution de la société.

Vos livres sont-ils soumis à une censure préalable?

J’envoie mes manuscrits à une maison d’édition qui peut me dire, le cas échéant, de changer des passages. Mais je n’ai jamais dû le faire. Je viens de terminer un nouveau livre sur un sujet très délicat - le contrôle des naissances -, je verrai si ça passe. Les écrivains ne sont ni des journalistes, ni des militants politiques. C’est moins la relation de faits qui les intéresse que de raconter l’évolution d’une société.

Les livres du prix Nobel Gao Xingjian ne sont pas autorisés en Chine!

Ses premiers livres le sont, mais pas les suivants, c’est vrai.

Que pensez-vous de l'action d'un artiste comme Ai Weiwei qui se bat sur Internet pour connaître la vérité sur le tremblement de terre au Sichuan?

Il fait de bonnes choses. Je ne pense pas qu’on puisse reprendre tout le système occidental. La Chine doit apprendre petit à petit la démocratie. Le système politique doit changer. Mais quel système convient à un si grand pays? Personne ne le sait. Ni en Chine, ni en Occident.

La situation reste épouvantable pour les pauvres paysans émigrés en ville (les mingongs).

Les paysans ont été maltraités depuis 1949 et, aujourd’hui, les conditions de vie à la campagne restent moins bonnes qu’à la ville. Tous les Chinois se sont émus de l’exploitation faite du travail des mingongs comme ils sont furieux de la corruption ambiante. Les autorités commencent à s’en préoccuper. Il est inutile d’avoir peur de la "riche et puissante Chine" car 900 millions de Chinois n’ont toujours pas la sécurité sociale et, si on la leur accordait, l’Etat n’aurait plus d’argent.

Existe-t-il une nostalgie maoïste?

Oui. Beaucoup de gens disent que c’était mieux du temps de Mao. Ils reprennent la phrase du lettré de l’antiquité, Mengzi, qui disait : "on n’a pas peur de la pauvreté mais bien de l’inégalité dans le partage". Mais cette nostalgie est purement émotionnelle, personne ne veut vraiment revenir en arrière.

Votre nom de plume (Mo Yan) signifie "ne parle pas". Étonnant pour un auteur si prolifique?

Jusqu’à 5 ans, je ne parlais pas. Mon premier mot fut "je t’emmerde". Et puis, brusquement, je suis devenu très bavard. Au point que cela devenait dangereux en pleine révolution culturelle. Mes parents étaient fort inquiets et me disaient de me taire quand je sortais.

Votre roman a été écrit en 43 jours!

Un marathon! Mais j’y avais réfléchi avant cela pendant 43 ans.

Pendant 20 ans vous étiez soldat et écrivain. Curieux?

C’est propre à la Chine. Les artistes sont affiliés à des institutions. Je ne portais ni l’uniforme ni une arme. J’étais payé par l’armée pour écrire des livres comme d’autres l’étaient pour être danseurs ou peintres. Il y a même eu une école de danse dans l’armée populaire. Mais j’y ai mis fin il y a dix ans.

"La dure loi du karma", par Mo Yan, Éditions du Seuil, 763 pp., env.: 26 euros. Mo Yan est à Namur le 20, et à Bruxelles les 21 et 22 octobre (au Bozar le 22). Infos: Europalia.com