Bossuet, un aigle aux ailes repliées

Jacques-Bénigne Bossuet (Lyon, 1627 - Paris, 1704), évêque de Meaux et le plus grand orateur du Siècle de Louis XIV, se dessèche sur les rayons des bibliothèques, tel un aigle tombant en poussière dans la vitrine d’un muséum d’histoire naturelle.

Jacques Franck

Jacques-Bénigne Bossuet (Lyon, 1627 - Paris, 1704), évêque de Meaux et le plus grand orateur du Siècle de Louis XIV, se dessèche sur les rayons des bibliothèques, tel un aigle tombant en poussière dans la vitrine d’un muséum d’histoire naturelle. Son éloquence et sa foi ne sont plus les nôtres. La doctrine qu’il prêchait n’est plus celle de l’Église d’aujourd’hui. Bref, en dehors de quelques sermons, notamment un admirable sur la Mort, de quelques oraisons funèbres, dont celle d’Henriette d’Angleterre, la belle-sœur du Roy (commençant par le célèbre "Madame se meurt, Madame est morte"), rien ne subsiste des quelque 31 volumes de ses Œuvres complètes, des 15 volumes de sa Correspondance, des 7 volumes de ses "Œuvres oratoires", pieusement réunies au dix-neuvième siècle.

La beauté de ses écrits frappait naguère les plus incroyants, tel Paul Valéry, qui ne voyait personne au-dessus de lui dans l’ordre des écrivains, "nul plus sûr de ses mots, plus fort de ses verbes, plus énergique et délié dans tous les actes du discours, plus hardi et plus heureux dans la syntaxe et en somme plus maître du langage, c’est-à-dire de lui-même". Et voilà qu’un autre agnostique, Jean-Michel Delacomptée, écrivant lui-même un français admirable, vient nous dire combien Bossuet l’émerveille, en un temps, le nôtre, où le français, bien que toujours et heureusement vivant, s’aplatit, prenant la distinction pour de l’ampoulé, l’exigence pour de l’élitisme.

La langue de Bossuet ne le retient pas seule : "On n’est pas obligé de partager sa foi, encore moins sa doctrine. Mais l’élévation de ses ouvrages, dès qu’on y pénètre, touche l’athée fatigué de la trivialité des temps. La voûte moderne est basse. Le règne des objets chasse l’esprit. L’ennui s’en suit Bossuet savait quel ennui nous appesantit quand les jours s’étirent sans rien qui les relève. Et moi qui ne crois pas au ciel, qui m’incline devant les croyants mais qui me représente mal ce qu’on croit quand on croit, je respire à le lire, j’éprouve comme de la gratitude".

Et voilà Delacomptée qui revisite pour nous la vie et les idées de Bossuet sans rien cacher d’une foi aussi sévère que sincère, poétique dans ses "Elévations sur les mystères", à d’autres moments crispée sur sa crosse et buté sous sa mitre, comme dit Delacomptée, qui résume l’action de toute une vie en quelques mots : "A l’abri dans le ventre de l’Église qui l’enveloppait comme le sac en peau d’ours où il s’enfouissait l’hiver" , il rêvait de réunir juifs, protestants, incroyants sous l’étendard du Seigneur, non par le fer ou les flammes, mais par la raison, le dialogue, le prêche et les prières.

Si Bossuet voyait dans le Roi la clef de voûte d’une France sortie déchirée d’un siècle de guerres de religion et de frondes, il n’hésita jamais à condamner l’immoralité de sa vie, ou à lui écrire, en juillet 1675, pour attirer son attention sur les conséquences d’une guerre menée pour sa seule gloire, pour des populations livrées aux désordres des troupes et à des taxations abusives. Le trône que vous remplissez est à Dieu, lui écrit-il, vous y tenez sa place, vous devez donc régner selon ses lois. Ils ne formaient pas foule, y compris parmi les gens d’Église, note Delacomptée, que le sort des malheureux troublait assez pour rappeler ses devoirs au roi. De même sut-il condamner avec force l’égoïsme des Grands, dans des temps de famine : "Le Christ meurt de faim dans une infinité de pauvres familles", leur lança-t-il. Et d’évoquer "la malédiction des grandes fortunes".

Un saint ? Non. Un homme de son temps ? Certes. Avec des idées de son temps, une vision de l’histoire dérivée de la mort du Christ sur la croix, une image restrictive de la femme, un vrai dévouement à son diocèse, une culture qu’atteste son immense bibliothèque, une sensibilité aux éloges qu’il se reproche, une vie sacerdotale sans tache. Peut-être fallait-il un agnostique pour nous faire comprendre Bossuet à la lumière de son époque comme à l’altitude à laquelle son esprit peut encore nous élever.

Langue morte. Bossuet Jean-Michel Delacomptée Gallimard 200 pp., env. 18 €

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