Le vif éclat de deux fous de littérature

Faut-il brûler le livre ? Ou le livre est-il près de fermer boutique, comme l’on pourrait dire grossièrement d’un magasin de chaussures ? De toutes parts, des songe-creux obsédés par Internet tenteraient bien de nous le faire accroire.

Éric de Bellefroid
Le vif éclat de deux fous de littérature
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Faut-il brûler le livre ? Ou le livre est-il près de fermer boutique, comme l’on pourrait dire grossièrement d’un magasin de chaussures ? De toutes parts, des songe-creux obsédés par Internet tenteraient bien de nous le faire accroire. Et cependant. Six cents ans bientôt après l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, et combien d’autres siècles encore après les rouleaux de papyrus, les codex et les volumens, deux gais savants, esprits universels et encyclopédiques, nous parlent du livre dans une époustouflante mise en abyme qui semblerait le réhabiliter à jamais.

Depuis "Le Nom de la rose" ou "Le Pendule de Foucault", on connaît Umberto Eco, né en 1932, médiéviste, sémioticien, philosophe, critique littéraire et romancier, glouton de culture. Eco, qui nous dit d’emblée : "Le livre est comme la cuiller, le marteau, la roue ou le ciseau. Une fois que vous les avez inventés, vous ne pouvez pas faire mieux". Certains designers n’ont-ils pas déjà essayé de reconcevoir le tire-bouchon, avec des infortunes diverses ?

Partenaire d’Umberto Eco dans ce livre d’entretiens tout feu tout flamme avec le journaliste Jean-Philippe de Tonnac, non moins ardent et tout aussi multiple, Jean-Claude Carrière, né en 1931, est peut-être moins connu du grand public. Historien de formation, écrivain, dramaturge et scénariste, fidèle collaborateur de Luis Buñuel et Peter Brook, immense connaisseur des civilisations indiennes - de l’Inde à l’Amérique centrale -, sans doute évolue-t-il davantage dans l’ombre des coulisses. Mais son propos est également lumineux.

Ainsi se fait-on une fête, à tout moment, de lire ce livre sur le livre, dont les auteurs nous emportent et nous transportent dans une farandole de connaissance et de savoir, où ils nous appellent au demeurant à nous défier de la mémoire. Car l’oubli, en somme, est une nécessité pour le cerveau, si celui-ci prétend raisonnablement trier, filtrer, hiérarchiser les informations reçues au temps d’une surabondance inédite.

En tout état de cause, le pronostic est "plié" dès le premier chapitre : "Le livre ne mourra pas". Umberto Eco précise encore : "Ou bien le livre demeurera le support de la lecture, ou bien il existera quelque chose qui ressemblera à ce que le livre n’a jamais cessé d’être, même avant l’invention de l’imprimerie". Conjointement, Jean-Claude Carrière se gausse gentiment d’un futurologue interrogé au dernier sommet de Davos en 2008, qui annonçait, parmi les bouleversements majeurs des quinze prochaines années - le baril de pétrole à 500 dollars, l’eau appelée de la même façon à devenir un produit commercial d’échange et l’Afrique promue au rang de puissance économique -, la disparition du livre.

Qu’on n’aille pas croire aussitôt que les deux bibliophiles (car c’est d’abord à ce titre qu’ils sont ici réunis) n’ont jamais entendu parler de l’e-book, de l’écran pliable ou de la clé USB. C’est au-delà de ça déjà qu’ils se situent, soutenant que rien n’est aujourd’hui plus éphémère que les supports durables. "Nous sommes tenus", insiste J.-C. Carrière, "de réapprendre sans cesse de nouveaux usages et langages et de les mémoriser. Notre mémoire est puissamment sollicitée. Plus que jamais, peut-être." Au point que la maladie d’Alzheimer deviendrait le cynique corollaire de la mémoire artificielle, en ce que celle-ci rendrait la nôtre inutile et dérisoire.

Le subtil plaisir de cet ouvrage devient indescriptible dès lors qu’il procède des mille et une digressions auxquelles s’adonnent les deux penseurs, s’opposant et s’accordant tour à tour en une dialectique rien de moins qu’envoûtante. Ce que l’éditeur nomme "la furia littéraire de deux passionnés".

Deux hommes qui, à l’image de bibliothèques vivantes et selon des critères certes divergents, collectionnent et conservent depuis plusieurs décennies quantité de manuscrits, incunables et livres de toutes espèces, rares ou introuvables, qui parlent en silence d’une curiosité infinie. Une curiosité de Tombouctou et de tous les autres bouts du monde. Umberto Eco, par exemple, garde tout ce qui a trait à la science fausse, farfelue, occulte, ainsi qu’aux langues imaginaires. Là où Jean-Claude Carrière, agissant au coup de cœur, a toujours privilégié le disparate.

De belles pages évoquent au passage la vanité. Celle notamment des auteurs en général, mais également des éditeurs, qui se sont tant trompés dans l’appréciation des chefs-d’œuvre en puissance. Puis, un peu plus loin, MM. Carrière et Eco ne manquent pas de faire l’éloge de la bêtise chère à Gustave Flaubert.

"Pourquoi", se demande Jean-Claude Carrière, "ne s’attacher qu’à l’histoire de l’intelligence, des chefs-d’œuvre, des grands monuments de l’esprit ? [ ] Tout ce qui a été écrit d’idiot sur les Noirs, les Juifs, les Chinois, les femmes, les grands artistes, nous paraît infiniment plus révélateur que les analyses intelligentes". Voici qui traduit aussi l’élévation de deux esprits tolérants et éclairés.

N’espérez pas vous débarrasser des livres Jean-Claude Carrière & Umberto Eco entretiens menés par Jean-Philippe de Tonnac Grasset 331 pp., env. 18,50 €

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