L’Histoire vient dîner

L’Albanie, le "beau pays des Aigles", n’a cessé de subir les avanies de l’Histoire : occupations ottomane, italienne, allemande, longue glaciation communiste avec Enver Hodja. Heureusement, il y a Ismail Kadaré pour nous raconter ce coin d’Europe si souvent caricaturé.

Guy Duplat
L’Histoire vient dîner
©D.R.

L’Albanie, le "beau pays des Aigles", n’a cessé de subir les avanies de l’Histoire : occupations ottomane, italienne, allemande, longue glaciation communiste avec Enver Hodja. Heureusement, il y a Ismail Kadaré pour nous raconter ce coin d’Europe si souvent caricaturé. Il excelle à nous emmener dans des récits picaresques et tragicomiques, inscrits profondément dans l’histoire et les légendes de son pays. À 73 ans, il n’a rien perdu de son talent comme en témoigne son nouveau roman, "Le dîner de trop", un de ses meilleurs. Un roman court, bien enlevé, qui nous transporte de la Deuxième Guerre mondiale à aujourd’hui à travers le destin tragique de Gurameto, docteur à Gjirokäster, ville natale de Kadaré, la "ville de pierre" au sud de l’Albanie.

Tout commence en 1943. L’Italie de Mussolini a signé la capitulation et les armées allemandes remontant depuis la Grèce, pénètrent dans l’Albanie occupée jusque-là par les fascistes. La ville ne sait pas trop bien comment recevoir la colonne allemande menée par le colonel Fritz von Schwabe, décoré de la Croix de fer et couturé de partout par les combats. Il s’avère être un ancien condisciple du docteur Gurameto. Ils ont étudié ensemble la médecine, à Munich, et tombent dans les bras l’un de l’autre. Gurameto invite son ancien ami pour un dîner, "Le dîner de trop", qui durera jusqu’à tard dans la nuit. Pendant le repas, des maquisards attaquent les Allemands qui, en représailles, décident de prendre des villageois en otage. Gurameto, au nom de leur vieille amitié, obtient du commandant allemand qu’on les relâche, y compris Jakoel, le juif. Fin du premier épisode.

On retrouve la ville après la guerre, sous l’emprise communiste. Kadaré en parle de manière sardonique : les villageois pensaient d’abord que "la guerre froide" signifiait "un conflit avec les Eskimos", mais ils ont vu venir d’Albanie centrale, "des champions du dépassement des plans eux-mêmes dépassés, des détecteurs de saboteurs de canaux d’évacuation erronés". Staline était encore le maître, mais, peu avant sa mort, il se lança dans une vaste entreprise d’extermination des juifs, prétextant un complot de médecins juifs visant à le tuer, "le complot des blouses blanches". Et les sbires du KGB et de la Stasi estimaient que le centre du complot ne pouvait être qu’à Gjirokäster puisqu’il y avait là un médecin, Gurameto, qui avait pu obtenir d’un chef nazi la libération d’un juif ! Grotesque et pourtant vraisemblable dans la logique paranoïaque du KGB.

Gurameto est arrêté et torturé. Le colonel von Schwabe qu’il avait vu était-il bien le bon et n’était-il pas déjà mort auparavant ? Toute la cruauté absurde de ces procès où on avoue n’importe quoi éclate. Les tortionnaires convoquent même un aveugle pour dire ce qu’il a vu ! Mais Kadaré traite ces horreurs avec humour, y mêlant les traditions albanaises du code d’honneur (le "Canon") et de l’hospitalité (le "bessa").

Roman plein de réalisme fantastique où les morts peuvent venir dîner, c’est aussi une plongée très réussie dans l’univers balkanique et un roman qui tombe à pic au moment où on célèbre les 20 ans de la chute du Mur et qu’on redécouvre l’histoire de ces pays si longtemps relégués derrière un rideau de fer et d’incompréhension.

Le dîner de trop Ismail Kadaré traduit de l’albanais par Tedi Papavrami Fayard 214 pp., env. 17,90 €

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