Friedrich Engels, l’ami de Karl Marx

Il fut un temps où, à Moscou, Varsovie ou Berlin-Est, les portraits de Karl Marx et de Friedrich Engels se balançaient au-dessus des foules qui défilaient le 1er mai.

Jacques Franck
Friedrich Engels, l’ami de Karl Marx
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Il fut un temps où, à Moscou, Varsovie ou Berlin-Est, les portraits de Karl Marx et de Friedrich Engels se balançaient au-dessus des foules qui défilaient le 1er mai. Ce temps n’est plus. Mais Marx, la crise du capitalisme mondial aidant, intéresse à nouveau des économistes et des gauchistes. Et Engels ? Quasiment oublié, ou, pire, accusé d’être le responsable, par certains de ses écrits, des déviations totalitaires et des crimes d’Etat commis par les communistes parvenus au pouvoir.

Voilà qui est scandaleusement injuste, estime Tristram Hunt, né en 1974, professeur à Queen Mary, université de Londres, dans une monumentale, savante et vivante biographie. Ce fut Engels qui, par son expérience des rouages du capitalisme, apporta à Marx l’information économique et financière qui lui manquait, et qui, par ses enquêtes sur le travail en usine et la misère ouvrière, contribua fondamentalement à l’élaboration de la théorie communiste. En outre, "le plus audacieux des deux compères fut de loin Friedrich Engels pour ce qui était d’explorer les multiples ramifications de leur pensée commune, dans les domaines de la structure familiale, de la méthode scientifique, de la stratégie militaire ou de la résistance anti-coloniale. Tandis que Marx, dans la seconde moitié du XIXe siècle, s’immergeait de plus en plus profondément dans la théorie économique et le communisme primitif russe, Engels abordait en toute liberté des questions de politique, d’environnement et de démocratie, auxquelles il ouvrait des champs d’application pratique étonnamment modernes".

Engels naquit, le 28 novembre 1820, à Barmen, une petite ville aujourd’hui intégrée à Wuppertal, à l’époque un centre textile de première grandeur où son père dirigeait une entreprise. Elevé par des parents aimants dans le rigide piétisme luthérien, il fut intégré à 17 ans dans l’usine familiale. Tout en s’initiant aux arcanes du commerce et de la comptabilité, mais vibrant à la poésie romantique de Heine et de Shelley, il commença à publier, sous un prudent pseudonyme, des articles qui s’en prenaient, avec une surprenante virulence, au capitalisme prédateur. Il avait 19 ans.

En 1842, son père l’envoya à Manchester où il était associé avec un partenaire britannique. Dans le principal centre cotonnier d’Angleterre, il découvrit le travail épuisant en usine, y compris des femmes et des enfants, l’inhumanité des patrons, les taudis surpeuplés, les maladies dévorantes. Il compléta son enquête par le recours à des statistiques officielles imparables, et publia un ouvrage qui allait avoir un énorme retentissement : "La situation de la classe laborieuse en Angleterre", dans lequel il posait les fondations idéologiques du socialisme dit scientifique, comme la division de classes. Il avait 24 ans.

Sur le chemin du retour à Barmen, Engels s’arrêta à Paris où Karl Marx s’était exilé. "Dix jours d’agapes à la bière scellèrent une connivence personnelle et idéologique" que rien ne pourra dissoudre. Ses démêlés avec son père incitèrent Friedrich à rejoindre Marx qui avait été expulsé à Bruxelles. Ils y rédigèrent à quatre mains le "Manifeste du Parti communiste". Ils crurent leur heure venue lorsque les révolutions de 1848 balayèrent l’Europe. Elles échouèrent. Les deux hommes se réfugièrent définitivement en Angleterre.

Pour gagner sa vie (il vivait en ménage avec une ouvrière irlandaise illettrée) et entretenir la famille de Marx toujours à court d’argent, Engels fit mine de se réconcilier avec son père et reprit du service dans l’entreprise de Manchester. Débuta une double vie à la Docteur Jekyll et Mister Hyde. D’un côté, le chef d’entreprise, qui avait ses entrées dans le meilleur club et la meilleure société de la ville - il était même membre d’une société de chasse à courre ! De l’autre côté, le dirigeant révolutionnaire qui donnait quelque 400 000 euros par an à un Marx toujours à court d’argent, l’alimentait en informations et réflexions théoriques, et qui rencontrait des délégués ouvriers de toute l’Europe. Il avait heureusement une santé de fer, car il était aussi un buveur impénitent (1700 bouteilles en cave en 1894).

En 1870, il sortit de la société familiale et vécut dorénavant de son portefeuille d’actions, qui valait à sa mort 2,75 millions d’euros. Toujours d’une générosité extrême, il devint, après la mort de Marx (1883) l’incarnation même du mouvement socialiste. Lorsque, le 12 août 1893, à Zurich, il prononça le discours de clôture du Congrès international ouvrier socialiste, son entrée dans la salle, racontera le délégué belge Emile Vandervelde, fut saluée par un tonnerre d’applaudissements qui l’accompagna jusqu’à la tribune. Il mourut l’année suivante.


Engels. Le gentleman révolutionnaire Tristram Hunt traduit de l’anglais par Marie-B. et Damien-G. Audollent Flammarion 592 pp., env. 28 €

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