Herta Müller, toute l’émotion

Herta Müller fut choisie comme prix Nobel 2009 de littérature à la surprise générale. Mais n’est-ce pas la mission du Nobel de faire aussi découvrir des talents cachés ? Les éditeurs français se sont empressés de ressortir les seuls trois livres traduits de l’écrivaine dont "La convocation" (notre critique ci-dessous).

Herta Müller, toute l’émotion
© EPA
Guy Duplat

Herta Müller fut choisie comme prix Nobel 2009 de littérature à la surprise générale. Mais n’est-ce pas la mission du Nobel de faire aussi découvrir des talents cachés ? Les éditeurs français se sont empressés de ressortir les seuls trois livres traduits de l’écrivaine dont "La convocation" (notre critique ci-dessous). En octobre, Gallimard publiera son nouveau roman. Et "Le Monde" a publié vendredi un grand entretien où on découvrait une personnalité qui refusait tout show, vivant entourée de centaines de bouts de phrases découpées, placées sur des coussins, comme un rempart.

L’écrivaine, d’origine roumaine et vivant à Berlin, a présenté cette semaine à Stockholm, sa "lecture" avant de recevoir le prix ce jeudi. Un très beau texte (à lire, en français sur Nobelprize.org) qui commence par la question : "Tu as un mouchoir ?, me demandait ma mère au portail tous les matins, avant que je ne parte dans la rue." Le mouchoir qui sèche les larmes ou les réprime, qui enlève le sang et apaise le front. "Chaque mot dans la figure en sait long sur le cercle vicieux et ne le dit pas", dit plus loin celle qui est aussi poète. Et elle termine par ces phrases : "Pour ceux que la dictature prive de leur dignité tous les jours, jusqu’à aujourd’hui, je voudrais pouvoir dire ne serait-ce qu’une phrase comportant le mot "mouchoir". Leur demander simplement : Avez-vous un mouchoir ? Se peut-il que cette question, de tout temps, ne porte nullement sur le mouchoir, mais sur la solitude aiguë de l’être humain "

Dans ce texte qui lie la répression et la genèse de son écriture, elle raconte aussi sa rencontre avec la police : "En l’espace d’une semaine, je vis arriver trois fois dans mon bureau, tôt le matin, un géant à la lourde ossature et au regard d’un bleu étincelant : un colosse des services secrets [ ]. La troisième fois, il s’assit et je restai debout, car il avait posé sa serviette sur ma chaise. Je n’osai pas la mettre par terre. Il me traita d’idiote finie, de fainéante, de femme facile, aussi infecte qu’une chienne errante. Il repoussa le vase au bord du bureau et, au milieu, posa un crayon et une feuille de papier. Il hurla : écrivez ! Debout, j’écrivis sous sa dictée mon nom, ma date de naissance et mon adresse. Puis : quel que soit le degré de proximité ou de parenté, je ne dirai à personne que je et voici l’affreux mot roumain : collaborez, que je collabore. Ce mot, je ne l’écrivis pas. Je posai le crayon, allai à la fenêtre et regardai, au dehors, la rue poussiéreuse. Elle n’était pas asphaltée, elle avait des nids-de-poule et des maisons bossues."

"La convocation", le dernier roman d’Herta Müller traduit en français (en 2001 chez Metailié), est emblématique de son expérience roumaine avec le totalitarisme, mais révélateur aussi de l’âme humaine en général. Le livre raconte l’histoire d’une femme convoquée chaque jour à la Securitate par Aldu, un policier qui lui fait le baisemain et écrase ses phalanges avec sa chevalière. Il lui pose sans fin, les mêmes questions, alternant civilité et brutalité (quand il lui fait découvrir un bout de doigt coupé emballé dans du papier). Son crime ? A l’usine où elle coud des jeans pour l’Italie, elle a glissé dans quelques doublures des petits mots d’appel pour d’éventuels amoureux italiens. Son chef, furieux qu’elle l’ait rejeté, l’a dénoncée. Et chaque jour, elle fait une heure et demi de tram pour répondre aux sempiternelles questions d’Aldu qui imagine un complot. Dans le tram, elle se rappelle sa vie, observe les voyageurs et rêve devant le paysage.

Le style très singulier et poétique d’Herta Müller s’impose, tout devient d’égale importance et participe à la dérive psychotique. Son mari qui boit trop. Son premier mari qui a essayé de la pousser dans la rivière. Son amie Lilli, si gaie, qui couchait avec tout le monde et avait cru trouver son salut auprès d’un colonel mais fut abattue en passant la rivière : "Cinq chiens accoururent, l’herbe leur montait jusqu’au cou, leur pattes bondissaient par-dessus. Et loin derrière eux, courait une troupe de soldats aux abois. Lorsqu’ils arrivèrent près de Lilli, sa robe ne fut pas la seule à être en lambeaux. Les chiens vidèrent le corps de Lilli. Sous leurs gueule, Lilli était aussi rouge qu’une masse de coquelicots [ ] et à ce moment-là, j’ai pensé à des cerises".

L’intrigue reste mystérieuse. La victime ne comprend pas, ou trop bien, ou via les mille et une petites choses de la vie quotidienne, depuis les nuages dans le ciel, jusqu’aux sourires du voisin de tramway en passant par les vexations à l’usine. Un style paradoxalement léger, presque insouciant, de phrases courtes, pour parler finalement de l’horreur et de la fuite un jour nécessaire : "Quand je suis arrivé en Allemagne, dit-elle au "Monde", j’étais à bout de nerfs. Une épave. Je n’ai pas l’habitude de le dire, mais je suis abîmée, je le sais".


"La convocation", Herta Müller, traduit par Claire de Oliveira, Métailié, 208 pp., Env. : 18 euros.