Comment décoder l’humour juif

Quand on envisage l’humour juif, il sied de se garder d’une première confusion. Entre cet humour en soi, et toutes les "blagues" sur les Juifs qui n’en font généralement pas partie.

Comment décoder l’humour juif
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Éric de Bellefroid

Quand on envisage l’humour juif, il sied de se garder d’une première confusion. Entre cet humour en soi, et toutes les "blagues" sur les Juifs qui n’en font généralement pas partie. Ce sont ces farces, notamment, qu’Arthur Szyk avait consignées dès avant la Seconde Guerre mondiale dans "Le Juif qui rit", et que le philosophe et sociologue Gérard Rabinovitch qualifie d’emblée de "pseudo-"histoires juives" dont la plupart n’expriment rien d’autre, en elles-mêmes ou dans leur inflation, qu’une pique à caractère antisémite dans lesquelles l’accent est mis sur la malhonnêteté, l’avarice, la saleté, la cupidité".

Quant à l’humour juif proprement dit, il a été rapporté sur son compte de nombreuses fables. Soit qu’il relevait d’une "politesse du désespoir", selon la formule inventée autrefois, mais en d’autres circonstances, par Oscar Wilde. Soit encore qu’il procédait du désarroi identitaire de l’"assimilation", quand certains y virent l’effet d’une haine de soi ("jüdisch Selbsthass") identifiée par Theodor Lessing, expression aujourd’hui souvent galvaudée. Soit enfin qu’il comporterait un trait récurrent de "masochisme souffreteux" impliquant le sens d’une cruelle autodérision.

Ainsi, dit G. Rabinovitch, "jusque dans leur humour, les Juifs se retrouvent assignés à une posture mortifiée". Pour autant, il ne prétend guère qu’il n’en soit rien. Mais il nous convie à une compréhension plus profonde. À cet effet, il cite un commentaire du psychanalyste Theodor Reik qui, au cours d’une conversation avec Sigmund Freud, avait pu convenir que le caractère auto-ironique ou auto-avilissant de cet humour n’était possible que si l’on présupposait chez les Juifs "une perception inconsciente ou préconsciente du niveau élevé de leur propre valeur émérite, d’une fierté nationale cachée". À savoir que seul un homme fier peut s’abaisser jusqu’à se ridiculiser soi-même.

Au reste, il n’existe pas qu’un seul humour juif. Il en est un ashkénaze, un judéo-espagnol, un judéo-arabe, un israélien. Humours encore des bourgades juives, mais aussi d’Odessa ou de Moscou, de Salonique ou de Tunisie, de New York ou de Tel-Aviv. Des humours tantôt de consolation, de désolation, de lucidité. Ou encore des histoires juives de tradition orale, mais aussi plus spécifiquement littéraires ou cinématographiques. On peut penser aux Marx Brothers parmi tant d’autres.

Et tant qu’à les recenser tous, il existe aussi un humour des Juifs, qui travaille les cultures dominantes à la façon du scepticisme de Raymond Sebond, de Montaigne ou de Spinoza. Un scepticisme adopté par nombre de penseurs d’origine "marrane" descendant de convertis forcés au christianisme, et qui "dynamite les idoles de la fatuité sociale, de l’arrogance possédante, de l’hypocrisie politique".

À l’image de l’errance, insiste Gérard Rabinovitch, le malheur juif n’est ni une prédisposition, ni le cœur d’une ontologie, encore moins un élément constitutif d’un "Idéal-type". L’un comme l’autre sont l’apanage d’un "peuple en suspens, un peuple qui, depuis des millénaires, frappe aux portes si souvent closes", selon le mot de George Steiner. Au reste, la dérision et l’improbabilité constituent les traits originaires gravés dans la chair spirituelle de la descendance d’Isaac, promise par Dieu à Abraham.

L’auteur, au passage, salue la force d’âme d’un peuple toujours confronté à d’autres plus puissants que lui, mais moralement plus poltrons. Un peuple peu enclin, en définitive, au manichéisme - "ce degré zéro de l’intelligence discriminante"- mais appelé, au contraire, à développer la connaissance et l’acceptation de la complexité des choses.

Au demeurant, il est un parler populaire, le yiddish, qui par sa multiplicité et ses variations lexicales, offre le champ à de vastes jeux de langage, que les langues française ou anglaise ne sauraient prétendre défier ou concurrencer. Que de mots, par exemple, pour désigner le "pauvre" : shlemiel, schlimazel, schnorrer, schlepper, etc.

On sait de longue date que Sigmund Freud écrivit en son temps "Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient". Le Witz, en l’occurrence ce trait d’esprit, ce jeu de mots, découle généalogiquement de l’ingenio espagnol. Enfant adultérin de la science talmudique et de la vie populaire, ce Witz se fonde sur diverses techniques parmi lesquelles le déplacement, la faute de raisonnement, la figuration indirecte, la figuration par le contraire, le remplacement d’une pensée par une allusion, le raccourcissement, la condensation, etc. Bref, un large atelier du langage et de la cérébralité.

En 1927, Sigmund Freud ajoute à son étude sur le mot d’esprit un texte sur l’humour. Il y laisse entendre que celui-ci proclame "l’invincibilité du Moi" par le réel ; qu’il est un moyen de défense contre la douleur, qui permet d’affirmer le "principe de plaisir". Si l’adulte reconnaît la vanité des intérêts et des souffrances, et si de même la clinique psychanalytique observe que "l’enfant est le père de l’homme", l’humoriste alors est aussi le père de l’enfant en lui.

Comment ça va mal ? L’humour juif, un art de l’esprit. Gérard Rabinovitch Bréal 200 pp., env. 16 €