"La dernière guerre est notre guerre de Troie"

Laurent Binet, 37 ans, professeur de français en Seine-Saint-Denis est la révélation de ce début d’année avec son roman "HHhH" (chez Grasset) qui a obtenu le prix Goncourt du premier roman et se retrouve dans les grands succès publics. Dossier: Les livres de La Libre Forum: Vos coups de coeur littéraires

Guy Duplat
"La dernière guerre est notre guerre de Troie"
©D.R.

Entretien

Laurent Binet, 37 ans, professeur de français en Seine-Saint-Denis est la révélation de ce début d’année avec son roman "HHhH" (chez Grasset) qui a obtenu le prix Goncourt du premier roman et se retrouve dans les grands succès publics. Nous avons dit ("Lire" du lundi 29 mars) tout le bien que nous pensions de ce livre racontant l’histoire véridique de l’attentat mené par deux parachutistes tchécoslovaques, à Prague, contre Heydrich, l’homme le plus dangereux du IIIe Reich. Histoire haletante, suspense bien écrit, véracité de tous les fait rapportés, le livre est ponctué de réflexions personnelles sur le fait d’écrire un livre historique et ses difficultés. Un "frein" qui ajoute encore à l’intérêt du livre. Nous avons rencontré l’auteur pour parler de cette fascination qui demeure pour la Seconde Guerre mondiale et le nazisme: voir les succès des "Bienveillantes" et de "Jan Karski", et la publication maintenant du "Nazi et le Barbier", la farce grinçante d’Edgar Hilsenrath comme on le lira à la page suivante.

Comment expliquez-vous cette fascination 60 ans plus tard?

Ce n’est pas étonnant. Au XVIIe siècle, l’Antiquité grecque faisait toujours le sujet de toutes les pièces de Racine. La Seconde Guerre mondiale, c’est notre guerre de Troie. On en parlera encore dans des milliers d’années, c’est un faisceau d’histoires formidables. Mais si vous parlez de ma fascination, je dois expliquer que ce roman est né de mon histoire personnelle. J’ai fait mon service militaire en Slovaquie. Mon père, qui était professeur d’histoire, m’avait raconté l’histoire de l’attentat contre Heydrich et, dès mon arrivée sur place, j’ai posé cette question et je n’ai cessé de la creuser.

Et d’où venait cet intérêt de votre père?

Mon grand-père et mon père étaient communistes et ont été dans un camp de prisonniers en Allemagne. Je me suis intéressé à Heydrich d’abord comme ayant été le "protecteur de Bohème-Moravie" avant de m’intéresser à ses autres casquettes.

N’est-ce pas le mal qui fascine toujours, qui intrigue, qui pose sans cesse question?

La question du mal se pose forcément, mais j’ai tendance à la laisser au lecteur. Les réflexions psychanalytiques ne m’intéressent pas ni les réflexions sur le Mal avec un grand "M". Je ne suis pas convaincu par les théories d’Hannah Arendt sur "la banalité du mal" qu’elle avait développées autour d’Eichmann. Cette "banalité du mal" ne s’applique pas à Heydrich. Dans le nazisme, il est vrai qu’il y avait des petits employés comme Eichmann qui s’arrangeaient pour que les trains arrivent à l’heure. Mais il y avait aussi des psychopathes comme Hitler ou alors des gens bien organisés comme Heydrich. Et Heydrich ne m’a fasciné que comme personnage littéraire. Il surpasse tous les personnages littéraires de monstre, de Richard III à Patrick Bateman, le psychopathe d’"American Psycho" de Bret Easton Ellis.

Votre succès surprenant (vous êtes dans les listes des meilleures ventes) arrive quelques années après le triomphe des “Bienveillantes” de Jonathan Littell, que vous n’aimez guère, le qualifiant de “Houellebecq chez les nazis”?

Non, j’ai des sentiments ambivalents à l’égard de ce roman. Je l’ai dévoré. Et son projet est proche du mien. C’est un grand livre, mais je n’ai pas le même parti pris littéraire. Cela ne me dérange pas qu’il ait pris le point de vue du bourreau, mais ce n’est en fait pas le point de vue du bourreau mais bien l’idée que Littell se fait du bourreau avec ses fantasmes personnels. Et dès lors, cela ne m’intéresse plus, car le personnage de Max Aue ne ressemble à rien de réel.

Mais lui comme vous mettez le projecteur sur le front de l’Est, si longtemps oublié.

D’un point de vue historique, le front de l’Est fut fondamental. Le sort du monde s’est joué à Stalingrad plus que sur la plage d’Omaha beach. Cela ne change rien au courage des Américains mais il y eut des centaines de milliers de morts à Stalingrad contre quelques morts sur les plages de Normandie. C’est bon dans ce sens là, que Littell remette les choses à leur place. Mais je regrette son parallèle avec le mythe d’Oreste qui tua sa mère, eut une liaison quasi incestueuse avec sa sœur et fut tourmenté par les Erinyes (devenues "les bienveillantes"). Dans le genre, j’ai préféré le film "Les Damnés" de Visconti.

Ces derniers mois, le livre de Yannick Haenel sur Jan Karski, grande figure de la résistance polonaise qui informa en vain les Alliés du génocide en cours, a connu un grand succès puis une vive polémique avec Claude Lanzmann.

Yannick Haenel a eu le mérite de poser le problème du livre historique, avec un dispositif, sans doute contestable mais qui échappe au ronron du roman historique. Les deux premières parties (résumé de l’intervention de Karski dans le film "Shoah" de Lanzmann et autobiographie de Karski) m’ont intéressé, le troisième (son monologue inventé par Haenel) pas. Dans le débat entre Histoire et littérature, je me situe du côté de l’Histoire. Pour moi, la littérature n’est pas une fin en soi mais un outil à mettre au service de son histoire. Et je n’aime pas qu’on instrumentalise l’Histoire. Je suis contre le principe du monologue intérieur même si Haenel a trouvé là une manière originale de faire une réflexion sur l’Histoire, le mal et l’Holocauste. Le problème de ce livre est qu’il est un roman à thèses (démontrer l’indifférence criminelle des Alliés face au génocide). Mais le principe d’une thèse est d’apporter des preuves et imaginer alors une fiction, c’est comme vouloir maquiller des preuves.

Mais votre livre, précis, historique, rigoureux s’appelle pourtant roman: est-ce une manière de se blanchir de toute erreur possible?

Non. Pour écrire "HHhH", j’ai utilisé toutes les techniques du roman (construction, suspense, découpes, etc.) sauf une: le recours à la fiction. Les techniques du roman sont au service d’une histoire que je veux la plus exacte possible. Dans mes interventions, j’exprime clairement ma subjectivité et je peux y adopter un regard critique vis-à-vis de ce que je raconte. Haenel, Littell, cherchent peut-être la Vérité avec un grand "V"; moi, je cherche plutôt la "véracité" des faits: comment, par exemple, Heydrich s’est fait abattre.

Ce livre est votre premier roman. Il a demandé un long travail.

Dix ans de travail. Pas en continu certes, mais la lecture de centaines de livres, 4 à 5 ans de documentation et autant pour l’écriture. J’avais déjà écrit un petit livre sur mon expérience de professeur. Et le comité de lecture de Grasset a demandé que je fasse des coupes dans mes interventions subjectives avant de publier le roman. Depuis, je reçois de nombreuses lettres gentilles ou intéressantes comme cet homme qui m’écrit qu’il a vu une maîtresse d’Heydrich qui pendait à son bras aux JO de 1936. Il reste sans doute des mystères à percer comme cette thèse qui dit que la bombe lancée sur Heydrich était empoisonnée et que c’est ça qui l’aurait tué. Ce serait une bombe bactériologique. Je n’ai pas repris cette thèse dans mon livre mais peut-être faut-il la creuser?

Vous avez un autre livre en chantier?

Je ne suis pas écrivain. Quand j’ai envie de dire des choses, j’écris un livre mais l’idée de ne plus écrire ne me troublerait pas. Mais il est prévu que je fasse un nouveau roman.

(Lire aussi à la page suivante notre critique du “Nazi et le Barbier”)