Maeterlinck, à sa façon un rebelle

En cette veille des fêtes de fin d’année, l’éditeur André Versailles offre un somptueux package : quatre volumes d’œuvres de Maurice Maeterlinck (près de 2600 pages !) rassemblées dans un coffret cartonné.

Jacques Franck
Maeterlinck, à sa façon un rebelle
©Reporters

En cette veille des fêtes de fin d’année, l’éditeur André Versailles offre un somptueux package : quatre volumes d’œuvres de Maurice Maeterlinck (près de 2600 pages !) rassemblées dans un coffret cartonné. Cet ensemble, qui permet de découvrir le poète gantois (1862- 1949) sous tous ses aspects, célèbre magnifiquement le centenaire du prix Nobel de littérature qui lui fut décerné en 1911. Et qu’aucun Belge n’a obtenu depuis.

L’édition a été établie et est présentée par celui qui fut peut-être son meilleur connaisseur, Paul Gorceix, décédé depuis. Pour son doctorat d’Etat en littérature comparée, ce Français soutint, à Poitiers en 1967, une thèse intitulée "Les affinités allemandes dans l’œuvre de Maurice Maeterlinck". Elle lui fit découvrir une œuvre à l’époque encore peu défrichée, à laquelle il est resté attaché toute sa vie.

Dans un superbe essai de 2005, où il qualifie Maeterlinck d’"arpenteur de l’invisible", Gorceix soulignait combien, sous l’habit du bourgeois conservateur, il avait été un iconoclaste qui fit voler en éclats le système des valeurs traditionnelles sur lesquelles s’était fondée la grandeur de la dramaturgie issue de l’humanisme classique. Il ajoutait : "A sa manière, Maeterlinck est un rebelle, qu’il faut ranger à côté de Rimbaud, Lautréamont et Whitman". On est loin de l’image un peu falote du grand bourgeois vivant éloigné des tumultes du monde, dans son immense villa de Nice, baptisée Orlamonde !

Multiple, son œuvre a été répartie pour la présente édition en quatre parties : 1. "Le réveil de l’âme" conduit des petits récits des débuts aux souvenirs du grand âge, à travers des ouvrages de réflexion, depuis "La Sagesse et la Destinée" (1898) jusqu’à "L’Autre monde et le Cadran stellaire" (1942). Ligne de force de ce parcours : l’interprétation mystique du Réel vu dans l’identité absolue de l’Esprit en nous et de la Nature hors de nous.

2. Le théâtre réunit en deux tomes dix-huit pièces qui vont de "La Princesse Maleine" (1889) à "La Princesse Isabelle" (1935), en passant par "Pelléas et Mélisande" (1892) et "L’Oiseau bleu" (1909), sans oublier les petits drames pour marionnettes comme "La Mort de Tintagile", un ensemble fondé paradoxalement sur l’invisible et le silence (contre le réalisme et la verbosité du théâtre d’alors). Ce qui fit dire à Remy de Gourmont que Maeterlinck faisait partie des "êtres douloureux qui se meuvent dans le mystère de la nuit".

3. "La vie de la nature". Sous ce titre, le quatrième volume rassemble les Vies des abeilles, des termites, des fourmis qui recueillirent en leur temps un succès considérable : "La vie des abeilles" (1901) fut vendue à plus de 250000 exemplaires, et on le comprend si on médite ce qu’en disait le célèbre biologiste Jean Rostand : que Maeterlinck y faisait partager son émotion devant le spectacle pittoresque d’une ruche, mais aussi devant "tout ce qui fait la vie profonde de ses habitants, l’intimité de leurs mœurs, le secret des consignes séculaires que leur imposent les besoins de la collectivité et les nécessités de l’espèce".

Tout au long d’une longue vie, Maeterlinck n’aura cessé de se renouveler, dans une interrogation permanente des questions cruciales qu’il se posait sur la cause première de la vie et sur le destin. Ainsi passa-t-il d’un genre à l’autre : des vers libres des "Serres chaudes" à la grande prose du "Temple enseveli", des silences de Mélisande au bruissement des ruches, de la mystique chrétienne de Ruysbroeck l’Admirable à la philosophie stoïcienne de Marc Aurèle. Mais le fil qui me semble relier cet ensemble est la phrase que pourrait lui avoir soufflée Novalis, ce poète romantique qui était ingénieur des mines et mourut à 29 ans : "C’est là où l’homme semble sur le point de finir que probablement il commence".

Œuvres Maurice Maeterlinck 4 vol. sous coffret, Ed. André Versaille 2600 pp., env. 140 €