Elzbieta connaît la gravité de l’enfance

Elzbieta ne s’en cache pas. Son enfance fut malheureuse. À cause, bien sûr, de sa double nationalité, franco-polonaise — qui contraint sa mère, veuve de guerre à fuir en 1939 un pays coincé entre l’oppression bolchevique et l’envahisseur nazi.

Laurence Bertels
Elzbieta connaît la gravité de l’enfance
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Rencontre

Elzbieta ne s’en cache pas. Son enfance fut malheureuse. À cause, bien sûr, de sa double nationalité, franco-polonaise — qui contraint sa mère, veuve de guerre à fuir en 1939 un pays coincé entre l’oppression bolchevique et l’envahisseur nazi. Mais aussi en raison de la personnalité d’une femme qui, bien que l’ayant mise au monde, ne sembla jamais l’aimer. Si bien que lorsqu’Elzbieta la retrouve, sur le quai d’une gare anglaise, après plusieurs années de séparation, elle croit recevoir le baiser de la Reine des neiges.

A Maggy Rayet, qui l’interviewa longuement lors de son exceptionnel passage à Bruxelles — en tant qu’invitée d’honneur du colloque annuel de l’Ibby (International Board on Books for Young people) —, Elzbieta dira se comparer à la vache de son album "Es-tu folle, Cornefolle ?". Une illustration montre une vache, plutôt épaisse, la langue pendue, couchée sur une mère qu’elle cherche à embrasser. "C’est mon livre le plus autobiographique. La vache, c’est moi, en train de courir après l’affection de ma mère. Elle avait d’ailleurs une jupe avec des feuilles comme celle-là".

Et si l’on devine la solitude dans ses albums, c’est plus en raison de sa situation familiale que de son exil. "Pendant la guerre, ma mère est restée avec sa fille aînée et m’a confiée à ma marraine. Après, elle m’a reprise tout en ne supportant pas mon existence".

Elzbieta - Elizabeth en polonais - est toujours restée proche de l’enfance. "Elle est mon royaume. Ma complicité avec les enfants vient du fait que j’ai choisi d’être artiste. Il y a quelque chose de commun entre la perception des enfants et celle des artistes. C’est la capacité d’oublier ce que l’on sait pour retrouver les choses. Chez l’adulte, le cognitif l’emporte sur le sensitif. La mémoire est un handicap pour la création" comme Elzbieta le raconte dans "L’Enfance de l’Art" (Ed. du Rouergue, 1997), un ouvrage précieux pour qui désire mieux la connaître et dans lequel elle parle de son approche artistique. "L’enfant et l’artiste habitent le même pays. C’est une contrée sans frontières. Un lieu de transformation et de métamorphoses. Les mots y vivent en vrac, se quittent ou se rassemblent en troupeau de hasard; les chats y abandonnent des sourires en croissant de lune dans les feuillages".

Elzbieta a toujours aimé dessiner. Petite, elle crayonnait sur des restes de papier. Elle a eu une enfance très pauvre et lorsqu’elle reçut une palette en contreplaqué avec des pastilles de peinture, sa marraine la mit de côté, "pour plus tard". "Dessiner, nous dit-elle, est son projet de toujours"

Son premier livre, "Petit Mops", publié en 1972 dans divers pays, n’a été édité en France qu’en 2009 dans un volume qui réunit quatre albums d’une grande modernité. Il dévoile un tracé épuré, noir et blanc, une ligne du mouvement continu qui relie Petit Mops au monde qui l’entoure, à l’œuf qu’il veut apprivoiser, à l’inaccessible lune presque accrochée au sommet de la montagne, aux oiseaux menacés par le chat, au papillon qui sort de la fleur. Des petites histoires d’une grande intelligence qui, en peu de traits, disent beaucoup. Suivront une cinquantaine d’albums illustrés, principalement chez Pastel/L’École des loisirs, dont l’inoubliable "Flon-Flon et Musette" tant de fois étudié, critiqué et encensé dans les classes. S’il parle de la guerre, ce dernier raconte surtout comment l’enfant l’a vécue, de l’autre côté de la fenêtre, loin des canons et près de sa maman. "La fenêtre est la frontière entre tout ce qui est mal".

Dans ses livres, on retrouve le petit ours Mops, les chats, débonnaires ou inquiétants, que souvent elle redoute, un petit lapin Hoplà qui parle de mort aux enfants et les sorcières, qu’elle adore. D’un album à l’autre, ses techniques varient selon un secret de fabrication qu’elle refuse de dévoiler. Elle aime, en revanche, répéter que son procédé préféré n’est autre que l’imprimerie, source de tant de possibles.

Elle se montre seulement plus loquace au sujet de "L’école du soir", son dernier-né aux éditions du Rouergue, fabriqué à l’aide de terre glaise peinte, une évidence, quasiment, raison pour laquelle elle lève le coin du voile. Les animaux et personnages en trois dimensions ont été photographiés par Vincent Tessier. Figure récurrente également, la lune se demande à quoi ressemble le nouvel ami dont parle l’éléphant. Mystérieux, petit et presque nu, celui-ci pourrait bien être un bébé. Et la compagnie animalière d’entamer une conversation autour de ces petits êtres qui crient lorsqu’ils ont faim, aiment beaucoup jouer et n’ont pas de moustache, ce qui intrigue beaucoup le chat. Les lignes à travers lesquelles on devine également une autre constance des livres d’Elzbieta, à savoir le non-sense, un point de vue britannique sans doute cultivé lors des années passées en Angleterre et en Ecosse.

Chaque livre, pour elle, ressemble à un théâtre. "Je considère l’album pour enfants comme un petit théâtre. Je fais les décors, les acteurs, et je suis le metteur en scène de mes histoires. Le public que j’invite, celui auquel je m’adresse, ce sont les enfants. Depuis mon atelier, les coulisses où je suis à l’œuvre, j’aime les imaginer dans ce que j’ai concocté à leur intention."

Le livre est aussi le lieu du texte auquel elle attache une énorme importance. Ecrire est pour elle un véritable défi et tout qui lira ses contes imaginés dans "Hocus Pocus" verront qu’elle l’a relevé avec une musicalité qui lui va bien.

Du côté des récits, elle aborde diverses questions et sentiments tels que la jalousie, parfois très féroce chez les petits comme elle le montre dans "La pêche à la sirène". "La sirène est un personnage très important pour moi. Je ne me sens pas Polonaise mais la sirène est l’emblème de Varsovie".

Diverse et multiple, inégale aussi, mais souvent surouée, Elzbieta a toujours été persuadée de la gravité qu’il faut accorder aux créations destinées à l’enfance. Raison pour laquelle, sans doute, ceux-ci l’ont toujours prise au sérieux.