Chomsky, "LE" dissident américain

De l’illustre linguiste et philosophe Avram Noam Chomsky, né le 7 décembre 1928 à Philadelphie, on connaît, à titre au moins générique, la grammaire générative et transformationnelle conçue dans les années 1950 afin de dépasser les approches structuraliste et comportementaliste dans l’étude du langage.

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© Colin Delfosse
Éric de Bellefroid

De l’illustre linguiste et philosophe Avram Noam Chomsky, né le 7 décembre 1928 à Philadelphie, on connaît, à titre au moins générique, la grammaire générative et transformationnelle conçue dans les années 1950 afin de dépasser les approches structuraliste et comportementaliste dans l’étude du langage. Rendant compte des structures innées de la "faculté de langage" précisément, sa théorie aurait contribué de manière fondamentale à la linguistique théorique du XXe siècle, jouant un rôle cardinal dans ce que l’on nomma la "révolution cognitive".

Mais, s’il demeure à ce jour l’intellectuel américain le plus réputé dans le monde, c’est aussi, bien entendu, parce que Noam Chomsky, depuis sa montée au créneau contre l’impossible engagement américain au Viêt-nam, s’est imposé à toutes les tribunes du monde comme un sympathisant anarcho-syndicaliste, qui porta sur la politique étrangère des Etats-Unis - et, subséquemment, sur le fonctionnement des médias complices - un regard aquilin. C’est-à-dire hautement lucide, et largement réprobateur.

Très tôt immergé dans la culture hébraïque, parce que son père, William Chomsky, en était un spécialiste qui avait fui la Russie en 1913, le jeune Noam se déclara presque aussi vite écœuré par l’esprit de compétition qui prédominait à l’école. De là, sans doute, cette sensibilité propice à la contestation. Il n’avait encore que dix ans, en 1939, lorsqu’il commit un premier article dans le journal scolaire sur la menace d’expansion du fascisme après la chute de Barcelone. Et c’est avec l’adolescence que lui vint le goût des idées anarchistes.

Une parenthèse, si l’on ose dire, devait ensuite lui permettre d’étudier la philosophie et la linguistique à l’université de Pennsylvanie. Il y soutiendra d’ailleurs sa thèse de linguistique sur les "structures syntaxiques" en 1955, après quatre ans de recherches à Harvard. La même année, il rejoint le Massachusetts Institute of Technology (MIT), grâce à l’appui du célèbre linguiste et anthropologue Roman Jakobson.

Vers 1964, resté fidèle à son maître et ami Zellig Harris, qui mêlait déjà les positions politiques aux thèses linguistiques, Chomsky s’engage ouvertement dans le débat public. Il souligne l’incontournable responsabilité des intellectuels au service de la vérité. Le propos n’est plus tant alors de mobiliser les puissants, qui "savent" déjà, que de conscientiser un public au contraire démuni. Soutenant l’ "appel à la résistance contre toute forme d’autorité illégitime", il s’en prend avec de plus en plus de véhémence aux hypocrisies de la politique étrangère américaine.

Résolument, Chomsky va à contre-courant du discours dominant. Notre compatriote Jean Bricmont, professeur de physique à l’UCL, dira que le lire représente un acte d’autodéfense. Dans le même esprit, et en collaboration avec Edward Herman, le savant du MIT démontrera comment les médias américains contribuent au maintien de l’ordre établi ("La Fabrication du consentement", 1988), formule du journaliste Walter Lippmann.

Contre l’empire américain lorsqu’il renverse les démocraties du tiers-monde au nom même de la démocratie, bref entre la force et la farce, Noam Chomsky sera sur tous les fronts : la Palestine, les Kurdes, l’Amérique latine, le Kosovo. Contre tous les fascismes et dictatures militaires. Tandis qu’Oussama Ben Laden lui rend hommage lorsqu’il compare la politique US à celle de la Mafia, il est sans doute l’un des juifs les plus détestés d’Israël. Car, inversant le sens des mots après l’effondrement du 11 Septembre, il n’hésite pas à imputer un certain terrorisme à son propre pays.

S’est-il entre-temps fourvoyé dans l’affaire Faurisson, du nom de cet historien négationniste lyonnais qui niait l’existence des chambres à gaz ? A sa décharge, relevons une aversion viscérale pour le raisonnement de Faurisson. Cependant, Chomsky pense de toutes ses forces qu’on ne peut impunément commencer à sanctionner les opinions, quelles qu’elles soient. Il y va de la liberté d’expression elle-même, fragile héritage des Lumières. Puisqu’il se veut radicalement l’enfant de cette tradition.