L’incertain du moi

Hier, Siri Hustvedt tentait de réconcilier en elle la femme qui tremble et celle qui écrit à travers le récit d’une réappropriation de soi. Aujourd’hui, l’auteur du magistral "Tout ce que j’aimais" et d’"Élégie pour un Américain" revient au roman pour dresser le portrait d’une femme fragile qui se réinvente à l’envi.

Geneviève Simon
L’incertain du moi
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Hier, Siri Hustvedt tentait de réconcilier en elle la femme qui tremble et celle qui écrit à travers le récit d’une réappropriation de soi ("La femme qui tremble. Une histoire de mes nerfs"). Aujourd’hui, l’auteur du magistral "Tout ce que j’aimais" et d’"Élégie pour un Américain" revient au roman pour dresser le portrait d’une femme fragile qui se réinvente à l’envi. De tremblements, il est à nouveau question puisque "Un été sans les hommes" - pourquoi donc ce titre de roman de plage ? - s’ouvre sur une crise psychotique. Fuyant Boris, son mari, neurologue de renom, qui a choisi de s’offrir une "Pause" jeune et française, Mia quitte Brooklyn pour passer l’été dans la petite ville du Minnesota où elle a grandi. Là, elle va nouer d’intenses relations avec trois groupes de femmes. Le premier s’articule autour de sa mère qui, depuis le décès de son mari, vit dans une maison de retraite. Auprès des amies de celle-ci, qu’elle surnomme les Cygnes, truculentes veuves qui "savaient que leur mort n’était pas une abstraction", Mia récolte confidences et secrets. Par ailleurs, elle se lie d’amitié avec Lola, jeune mère de deux bambins malmenée par un mari instable et capricieux. La communion entre elles sera d’autant plus intense qu’elle est éphémère. Enfin, parce qu’elle est poète et enseigne à Columbia, Mia accepte d’être le maître d’œuvre d’un atelier d’initiation à la poésie auquel participeront sept jeunes filles. Où elle découvre le cruel ballet des alliances et répudiations propre à l’adolescence.

Qu’il soit ourdi par des semblables, par un mari ou par l’existence, le rejet se joue à chaque âge de la vie. Le regard féministe de l’auteur de "Plaidoyer pour Éros" rejaillit sur l’été de Mia, dont les lettres peuvent former "I am". Qui sommes-nous ? Que savons-nous de qui que ce soit ? Quand une personne en devient-elle une autre ? Ces questions essentielles sont au cœur d’un roman qui s’épanouit sous les yeux du lecteur à travers un jeu d’écriture assumé, d’une réjouissante acuité, agrémenté de quelques dessins et porté par une lumineuse distanciation par rapport aux souffrances portées. Où Mia/Siri célèbre les ressorts qui atténuent nos fragilités. "Nous devons tous nous accorder de temps à autre la fantaisie de nous projeter, une chance de nous vêtir des robes et d’habits de ce qui n’a jamais été et ne sera jamais. [ ] Après tout, nous ne pouvons, nul d’entre nous ne peut jamais démêler le nœud des fictions qui composent cette chose incertaine que nous appelons notre moi."

Un été sans les hommes Siri Hustvedt traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Le Boeuf Actes Sud 216 pp., env. 18 €