Jonathan Franzen, un Tolstoï d’aujourd’hui

"Freedom", le nouveau roman de Jonathan Franzen était attendu comme l’événement de cette rentrée littéraire. Le romancier américain a mis neuf ans pour écrire sa saga. Philip Roth expliquait qu’il y avait "une vingtaine de très bons romanciers américains" dans les générations qui le suivent et "Jonathan Franzen est le plus grand d’entre eux".

Guy Duplat
Jonathan Franzen, un Tolstoï d’aujourd’hui
©GAMMA

Freedom", le nouveau roman de Jonathan Franzen, dix ans après le triomphe des "Corrections", était attendu comme l’événement de cette rentrée littéraire. Le romancier américain, né en 1959 dans l’Illinois, a mis neuf ans pour écrire sa saga. Le roman fut fêté aux Etats-Unis par la grande majorité des critiques. Le "Time", fait rarissime, lui accorda sa "une" avec le titre de "Great American novelist". Philip Roth expliquait qu’il y avait "une vingtaine de très bons romanciers américains" dans les générations qui le suivent et "Jonathan Franzen est le plus grand d’entre eux". On vendit aux Etats-Unis plus d’un million d’exemplaires de "Freedom".

Pourtant, le premier abord est un peu revêche. Le roman pèse 720 pages (il sort ce jeudi en librairie), la traduction française est parfois hésitante et des longueurs sont irritantes. Mais une fois ces obstacles franchis, le roman se révèle bien ce qu’on annonçait et quand "Freedom" nous a piqué, on ne le quitte plus jusqu’au bout, malgré son poids.

Franzen raconte l’histoire d’une famille moyenne du Minnesota, les Berglund. Le roman commence par une scène de famille mémorable, digne d’une sitcom, opposant le fils adolescent, Joey, à ses parents Patty et Walter, sous l’œil goguenard des voisins. Les Berglund ont débuté avec les illusions de la jeunesse. Patty se passionnait pour le basket dont elle devint une championne scolaire. Elle rêvait d’amour et de famille. Walter était un intello, plutôt à gauche et écolo, grand lecteur passionné par le sort des oiseaux (comme l’est Franzen, ornithologue averti, qui a observé près de 600 espèces !). Le grand ami de Walter est Richard, plutôt branché drogue et sexe, qui fera carrière dans le rock avec le groupe "Traumatics". Les Berglund ont deux enfants, Jessica et Joey, et des grands-parents avec leurs propres traumatismes.

Patty a d’abord les apparences un peu niaises d’une "desperate housewife", mais au fil du roman (y compris son autobiographie demandée par son thérapeute), sa complexité, son intelligence, sa finesse de sentiments se dévoilent en parallèle avec le déclin de ses illusions. Elle en avait déjà perdu beaucoup quand, adolescente, elle se fit violer par un "copain", un soir de fête, et que ses parents lui ont demandé d’" écraser" pour ne pas avoir d’ennuis avec une famille qui eut pu contrecarrer les ambitions politiques de la mère de Patty.

Walter, Richard et Patty forment un trio amoureux tragique. Patty hésitant entre le "bon" Walter et le "méchant mais sexy" Richard avec qui finalement, elle aura une courte mais décisive aventure. Franzen retrouve là les ambiguïtés de l’amour et du sexe des livres d’Updike et Roth.

Walter aussi perdra ses illusions. Son combat pour les oiseaux et la planète se fourvoiera dans un projet mafieux. Son richissime mécène, sous le couvert de protéger une espèce rare d’oiseaux, "la paruline azurée", l’entraîne à obtenir l’ouverture d’une immense réserve naturelle mais qui cache mal le désir d’y creuser d’abord des mines de charbon à ciel ouvert et très polluantes.

Si le roman se déroule des années 70 à aujourd’hui, l’essentiel se passe en 2004, sous Bush, Rumsfeld et Cheney. Le 11/9 dont le roman parle très peu, jette néanmoins son ombre, comme le symbole de la chute des idéaux américains. Avec Bush et consorts, commence le règne du mensonge, de l’argent, de l’individualisme, de la compétition acharnée (Franzen dénonce plusieurs fois la maladie mortelle de la compétition). Les idéaux de patrie, famille, travail, sont bien loin.

Joey, le fils, l’a compris et veut devenir vite riche grâce à une combine foireuse de vente de pièces détachées pour l’Irak. Même Richard, le rocker, malgré son succès, voit bien que la musique rock, soi-disant contestataire, ne sert qu’à "produire des chewing-gum ressassés trois minutes en bouche et puis recrachés", pour le plus grand profit de quelques-uns.

Même si la fin du roman permet aux Berglund de retrouver une paix sereine basée sur l’acceptation de la vie et des coups reçus, sur une tendresse dénuée cette fois de compétition, leur vie fut pleine des toutes les contradictions possibles avec ses angoisses, ses désirs, sa fragilité, ses injustices.

La première qualité de "Freedom" se trouve là, dans la vérité psychologique des personnages créés par Franzen. Il excelle à rendre leurs ambiguïtés, leurs confusions, leurs envies comme leurs dépressions. Il montre les liens entre eux, comme dans un jeu de dominos, quand la chute d’un pion perturbe tous les autres. Franzen capte parfaitement les désillusions de l’amour et l’absurdité de la vie contemporaine. Les Berglund ne sont ni des héros, ni des diables. Ils sont comme nous.

Mais la force du roman est aussi de situer leur saga dans le contexte du déclin américain. Les dépressions du couple reflètent celles du pays tout entier. Jamais Franzen ne porte son regard explicitement sur le contexte, mais toujours il est là. Walter, jeune, avait lu le rapport du club de Rome qui disait que pour un organisme jeune, la croissance est saine mais que pour un organisme mature, elle est le cancer. Il a cette obsession eschatologique d’une fin du monde. Il se bat ingénument avec son amie Lalitha, jeune Indienne qui deviendra son amante, pour la sauvegarde des oiseaux et contre la surpopulation des hommes qui menace gravement la planète.

"Freedom" est ce roman d’un pays qui dit célébrer la liberté, mais celle-ci conduit droit au mur : la dette écologique et démographique, les mensonges de l’Irak et des politiciens, les désordres économiques, la fin des solidarités, tout nous pousse à la catastrophe.

Ce lien entre le drame psychologique et la peinture d’une époque place les ambitions de "Freedom" au niveau de celles de Balzac, Tolstoï (Franzen fait plusieurs allusions à "Guerre et paix") ou de Proust. Le roman aurait pu s’intituler, "Illusions perdues", " Guerre et paix" ou "A la recherche du temps perdu". Il est leur équivalent à l’heure des subprimes, de Bush, de l’Irak et de Twitter.


"Freedom", Jonathan Franzen, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke, Editions de l’Olivier (718 pp., env. 24 €). Sortie le 18 août. Un débat autour du livre aura lieu dans le cadre du nouveau "Bozar book club", le jeudi 29 septembre à 20 h 30. Rens. : www.bozar.be.