L’art de perdre toutes les guerres

Cela ne vous rappelle rien ? Un gros premier roman pour la rentrée littéraire écrit par un illustre inconnu, qui parle de la guerre, édité par Gallimard avec la belle couverture blanche et encensé dès le mois d’août par "Le Monde" et "Le Nouvel Obs" ?

Guy Duplat
L’art de perdre toutes les guerres
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Cela ne vous rappelle rien ? Un gros premier roman pour la rentrée littéraire écrit par un illustre inconnu, qui parle de la guerre, édité par Gallimard avec la belle couverture blanche et encensé dès le mois d’août par "Le Monde" et "Le Nouvel Obs" ? Les "Bienveillantes" de Jonathan Littell, bien sûr. Si on ne peut manquer de faire le parallèle, les deux livres sont cependant bien différents. "L’Art français de la guerre" d’Alexis Jenni, grande surprise de la rentrée, est un roman puissant, ambitieux, gigogne, avec des histoires d’une belle force, avec une vision sur le XXe siècle, avec un style qui mêle des fulgurances magnifiques et des longueurs et digressions. Un grand roman cependant, mais qui se mérite aussi, qui se lit idéalement lentement pour en goûter les détails.

Ce premier roman de cet enseignant lyonnais de 48 ans raconte la plongée d’un narrateur dans le passé colonial de la France. Il est un homme d’aujourd’hui, désabusé, fatigué, qui, affalé sur son néant, regarde à la télé les préparatifs de la guerre du Golfe où s’engouffrent des soldats aseptisés, en route pour une guerre "chirurgicale", tandis qu’à ses fenêtres grondent les émeutes et le racisme ambiant.

Il rencontre Victorien Salagnon, ancien soldat qui, de 1942 à 1962, a fait "la guerre de vingt ans" pour la France : la Résistance, l’Indochine et puis, l’Algérie. Victorien est aussi peintre à l’encre de Chine. Un lien se noue entre les deux où le narrateur racontera ces guerres coloniales et Victorien lui apprendra à peindre.

"Dans les guerres coloniales, écrit Jenni, on ne compte pas les morts adverses, car ils ne sont pas morts, ni adverses : ils sont une difficulté du terrain que l’on écarte, comme les cailloux pointus, les racines de palétuviers, ou encore les moustiques. On ne les compte pas parce qu’ils ne comptent pas."

Le récit de Victorien est divisé en chapitres, alternant avec les réflexions du narrateur et la vie d’aujourd’hui, avec ses anciens combattants revenus brisés des guerres, comme Mariani qui se barricade chez lui, craint les immigrés et prône la manière forte pour s’en débarrasser.

Alexis Jenni raconte la Résistance, puis les combats en Indochine contre un ennemi invisible, puis l’Algérie. Il montre la peur qui saisit les soldats, la sueur qui ne les lâche pas, le sang qui s’insinue partout, toujours, jusque dans les ongles, l’odeur de pourriture et de cadavre. Ses descriptions sont formidables de vérité et d’émotion. Mais aussi d’une cruauté qui rappelle Malaparte. Quand il raconte comment des soldats lâchés dans la jungle tonkinoise plantent des têtes coupées de Viets sur des bambous pour effrayer. Ou lorsqu’il décrit les tortures systématiques dans les sous-sols d’une villa algérienne : 24000 personnes y sont passées, pour souvent en sortir comme détritus, souvent innocentes ("ce que les personnes avaient fait, c’est l’interrogatoire qui l’établissait"). Parce que des cadres français, raides comme des ordonnances, voulaient du renseignement et estimaient qu’il fallait utiliser tous les moyens pour arrêter les poseurs de bombes. Rarement on a raconté ainsi les guerres françaises, aux antipodes des pages lyriques du général de Gaulle. Au niveau des tripes, du désespoir, de la déraison. Le récit est moite et sanglant, loin de la propreté des écrans de télé et de cinéma. "Nous avons brutalisé tout le monde, nous en avons tué beaucoup, et nous avons perdu les guerres. Toutes. Nous."

Alexis Jennni voit dans ces sales guerres la faute originelle, celle qui a introduit la peur de l’autre, la fin du "nous", la xénophobie et le racisme d’aujourd’hui, qui, estime-t-il, entraîneront à leur tour les émeutes que la France perdra un jour, car le passé a démontré qu’éradiquer par la force et croire qu’ainsi, on "aura la paix pour dix ans", est un leurre. On n’a pas la paix mais on a le déshonneur en prime.

"Si les guerres servent à former une identité, écrit-il, nous nous sommes vraiment ratés. Ces guerres que nous avons faites, elles ont détruit le plaisir d’être ensemble et quand nous les racontons, maintenant, elles hâtent encore notre décomposition. Nous n’y comprenons rien. Il n’y a rien en elles dont nous puissions être fiers ; cela nous manque. Et ne rien dire ne permet pas de vivre. Nous mourons à petit feu de ne plus vouloir vivre ensemble." Et plus loin : "Les violences au sein de l’Empire nous ont brisés; les contrôles maniaques aux frontières de la nation nous brisent encore." Pour Jenni, être français ce devrait être simplement "le désir de l’être", c’est la magie de la langue, bien loin des débats sur l’identité chère aux Sarkozystes.

Le roman offre en alternance ces scènes naturalistes sur les guerres et ces réflexions, parfois trop emphatiques, mais fortes. Mais il y a aussi dans ce roman complexe des réflexions nombreuses sur l’art de peindre qui fut pour Victorien le moyen de ne pas devenir fou et de prendre de la distance, de se sauver. Le pinceau et l’encre qui doucement se dilue dans l’eau, apportent la sérénité, la beauté, le vide.

Ce récit ambitieux évoque explicitement l’ "Iliade" et l’ "Odyssée" sanglantes. Une femme apparaît sporadiquement, Eurydice, revenue de l’enfer de la guerre, mais, tel Orphée, les combattants ne peuvent se retourner sur elle.


L’Art français de la guerre, Alexis Jenni, Gallimard, 632 pp., env. 21 euros