"J’jamais été l’école"

On’crit un peu j’rd’hui ?" Avec son dernier roman, "Les amandes amères", Laurence Cossé touche à un phénomène de nos sociétés parmi les plus troublants : l’analphabétisme.

Monique Verdussen

On’crit un peu j’rd’hui ?" Avec son dernier roman, "Les amandes amères", Laurence Cossé touche à un phénomène de nos sociétés parmi les plus troublants : l’analphabétisme. Non seulement, on ne mesure pas toujours le handicap qu’il représente au quotidien pour les personnes concernées mais, à l’heure de l’instruction obligatoire, on n’en perçoit pas nécessairement les raisons. Certes, en prenant pour héroïne une émigrée âgée venue d’un village marocain sans école, la romancière choisit un cas extrême. Mais elle nous fait découvrir - presque avec stupeur - les inextricables difficultés d’apprentissage auxquelles ne sont pas étrangères les différences de culture et de tournure d’esprit.

Lorsqu’elle est engagée pour quelques travaux ménagers par une traductrice vivant à Paris avec son mari et leurs deux enfants, Fadila ne sait ni lire ni écrire, pas même dans sa langue natale. Peu soucieuse d’horaires stricts, elle est incapable de former un numéro de téléphone pour prévenir d’un retard ou d’une absence. Tout courrier l’inquiète. Tout déplacement, hors de ses circuits habituels, l’angoisse. Elle signe d’un zigzag les papiers administratifs. Elle ne déchiffre ni les noms de rue, ni les prix aux étals de marchandise. Chaque mini-retrait au guichet de la banque lui coûte près d’un tiers de la somme retirée faute de pouvoir se servir d’un distributeur automatique.

Edith décide d’utiliser les heures où elle travaille chez elle pour lui apprendre la lecture et l’écriture. Très vite, elle se heurte à des obstacles qu’elle n’avait pas prévus. Fadila ne sait pas ce qu’est une courbe ou une droite. Elle ne comprend pas des notions aussi simples que mettre un point "sur" un i. Formée à la langue de son pays qui imprègne son parler français, elle n’a pas le sens rationnel des syllabes. Comment écrire son nom "Fadila" qu’elle prononce "Fed’la" ? Elle a des déficiences d’abstraction, de déduction. "Moi j’bête", fait-elle entre rire et fatalisme, tout en avouant avoir honte de dépendre des autres pour des activités élémentaires. Les tentatives se succèdent. Les réussites sont lentes. Un jour, elle avance. Le lendemain, elle a oublié ce qu’elle avait appris. Edith a une patience à toute épreuve. Mais ses ambitions diminuent au fur et à mesure des mois. Elle s’interroge sur ses méthodes. Elle tente d’orienter son élève vers des centres d’alphabétisation qui la jugent "trop vieille" pour l’accepter. Elle n’abdique pourtant pas

Le livre serait presque un document si n’y apparaissait, non sans drôlerie, le parcours de vie fait d’échecs répétés de la vieille femme déracinée au caractère bien trempé. Elle sait ce qu’elle veut. Elle dit ce qu’elle pense. Trois fois mal mariée, elle est indignée des façons d’agir et de penser de ses trois enfants qui ne la respectent pas comme ils l’auraient fait au Maroc : "V’trouve ça normal, la vieille femme toute seule et personne il appelle". Ses liens avec les personnes pour lesquelles elle travaille sont affectifs : "C’comme la famille". Elle est contradictoire, reproche à sa fille de s’aplatir devant un mari brutal, n’aime pas les hommes mais préfère Sarkozy au pouvoir parce que "lui c’un homme [ ] Les gens ils disent Sarkozy c’la catastrophe, mais moi j’dis pas".

Presque tous ses livres en témoignent, Laurence Cossé supporte mal les incohérences, les indifférences ou les insuffisances du monde dans lequel elle vit. Si elle s’attache à les souligner avec humeur et conviction, elle y mêle constamment une dose d’humour qui rend sa lecture plaisante. Dans "Les amandes amères", le pittoresque tient au personnage de Fadila souvent inattendue dans ses répliques et dans sa prononciation pleine d’élisions du français. Et si le livre semble parfois piétiner, c’est que la forme rejoint le fond puisque c’est précisément le sujet de ce roman au dénouement subit.

A lire en mesurant la chance de le pouvoir faire. On n’en sort pas comme on y était entré.


Les amandes amères Laurence Cossé Gallimard 220 pp., env. 16,90 €

Sur le même sujet