Meurtres en série sous les bombes

Que dire d’un roman comme "Cadix ou la diagonale du fou" d’Arturo Pérez-Reverte ? On pourrait insister sur l’épaisseur du roman (761 pages), sur les trop longues descriptions du siège par les troupes françaises napoléoniennes en 1811. Mais on devrait aussi dire le plaisir de se plonger dans cette atmosphère.

Guy Duplat
Meurtres en série sous les bombes
©ULF ANDERSEN/GAMMA/Eyedea Presse

Le rôle du critique peut être délicat. Que dire d’un roman comme "Cadix ou la diagonale du fou" d’Arturo Pérez-Reverte ? On pourrait insister sur l’épaisseur du roman (761 pages), sur les trop longues descriptions du siège par les troupes françaises napoléoniennes en 1811. Mais on devrait aussi dire le plaisir de se plonger dans cette atmosphère, de goûter l’érudition de l’auteur et, surtout, de partager dix intrigues qui se mêlent avec amour, crimes, passions.

Ce roman est comme une étape alpestre du Tour de France. L’ascension du col est rude, mais arrivé au sommet, on jouit des paysages et la descente est un plaisir.

On connaît le talent de Pérez-Reverte pour placer des histoires dans la grande Histoire. Cet ancien grand reporter et correspondant de guerre est devenu romancier à succès. Il y ajoute -on le voit dans le livre - une passion pour la mer et la navigation.

Il nous plonge cette fois dans un épisode de la guerre cruelle qui opposa les troupes de Joseph Bonaparte, porté par Napoléon sur le trône d’Espagne, aux nationalistes espagnols confinés dans le port de Cadix et alliés de l’Angleterre. On est en 1811. Et le roman décrit longuement la technique des tirs vers la ville des obusiers et mortiers. On voit comment s’échapper de Cadix était un risque majeur d’être impitoyablement torturé et tué. Goya a bien montré ça dans "Les désastres de la guerre".

Mais dans la ville même, la vie continuait, plutôt libérale. Le Parlement débattait de réformes électorales et sociales, on faisait la fête, les riches recevaient chez eux, les femmes portaient des mantilles qui ne cachaient rien de leurs charmes. Car Cadix restait riche grâce à son port et au commerce qui transitait toujours par la ville.

De manière surprenante, ce roman laisse imaginer ce qu’est aujourd’hui la vie quotidienne en Irak et en Afghanistan, dans des villes "protégées" mais entourées de tous les dangers.

Arturo Pérez-Reverte nous raconte les bateaux, les corsaires, les gréements divers, la vie des ambassades, etc. Avec une érudition confondante (et beaucoup de longueurs). On reste aussi pantois devant le travail de traduction de François Maspero.

Mas ce ne serait qu’une description méticuleuse s’il n’y avait les nombreuses intrigues qui s’y nouent et s’y croisent. On rencontre, d’abord, le commissaire Rogelio Tizon, magnifique personnage d’enquêteur froid et intelligent. Il recherche le coupable de crimes en série atroces : des filles sont retrouvées sans vie, fouettées à mort jusqu’à avoir la peau et la chair du dos totalement arrachés et les corps sont laissés juste là où tombent les bombes des Français. Une énigme qui touche à la géographie et aux mathématiques autant qu’à la psychose du tueur.

Il y a aussi Lolita Palma, riche héritière d’un grand bureau d’armateur, toujours célibataire, femme d’affaires belle, avisée, impressionnante. Elle en pince pour un mauvais garçon : Pepe Lobo, capitaine d’un bateau corsaire qu’elle affrète en toute légalité (!) et qui a pour mission d’arraisonner et de voler les bateaux marchands de l’ennemi. Pepe Lobo a un second tout aussi bien dessiné : pâle, arrogant, téméraire, fumant le cigare et sillonnant la nuit les rues de Cadix pour séduire les femmes. On croise encore un taxidermiste obsédé par ses animaux empaillés, un artilleur français qui veut allonger ses tirs, etc. Une foule de personnages convaincants pour une histoire qui, une fois lancée, nous tient en haleine.

C’est alors le temps de la descente, avec vue sur le paysage. Très agréable, si vous n’avez pas les mollets coupés par la montée !

Cadix ou la diagonale du fou Arturo Pérez-Reverte traduit de l’espagnol par Fançois Maspero Seuil 765 pp., env. 23 €