Baroque, brûlante Véronique Bergen

Poète, philosophe, essayiste, critique et romancière : Véronique Bergen a décidément bien des cordes à l’arc qui lui fait tirer des flèches de feu qui nous traversent l’âme. Il y a trois ans, avec "Fleuve de cendre", cette jeune femme prodigieusement cultivée, à la plume ensorcelante, publiait un bouleversant roman d’amour, doublé d’un Mémorial pour les victimes de la Shoah. Un livre à l’encre puisée dans le chant de la mer et le silence des étoiles. Ecriture envoûtante, tout de diamants et d’éclairs, qui avait déjà subjugué lectrices et lecteurs lorsque notre compatriote publia en 2006 "Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent". Et voici que, presque simultanément, la romancière de "Rapsodies pour l’ange bleu" nous offre deux livres extraordinairement ardents, audacieux, inspirés par des personnalités dont le parcours fut collier d’orages : Louis II de Bavière - qu’immortalisent ses châteaux - et Ulrike Meinhof, au nom indissociable de la Fraction Armée Rouge dans l’Allemagne des années 70, à l’heure de la guerre du Vietnam; idéaliste aux yeux des uns, terroriste à ceux des autres. Dans "Requiem pour le roi", avec une sensualité, un lyrisme inouïs, Véronique Bergen retrace, par voie de monologue, la dérive d’un homme que dévorait l’angoisse comme l’aigle rongea le foie de Prométhée, enchaîné pour avoir dérobé le feu sacré afin de le donner aux hommes. Un roi romanesque qui eut pour "sœur en souffrance" sa cousine Elisabeth, la mythique Sissi, et qui fut le protecteur de Wagner dont il vénérait le génie. Sous la plume du poète de "L’Obsidienne rêve l’obscur", voici donc les "mémoires" d’un Roi-Lune qui ne régna que deux ans, "perdu en ses songes", en qui son temps ne vit qu’un déséquilibré - qui se noyera en 1886. Un esprit chaotique, qui transcrivit dans la pierre - voyez Neuschwanstein - la démesure que Wagner exprima dans ses opéras. Destin hors normes, Louis II ne pouvait qu’attirer un écrivain au verbe volcanique, qu’aimantent les cœurs et les corps qu’embrase puis qu’incendie l’absolu : "Vêtu de ma pelisse de castor, je contemple les jeunes dieux qui of f rent leur nudité à mes regards. Mes yeux ne caressent pas les corps, ils les brûlent." Cette œuvre fantasmatique n’est en rien un essai que les historiens prendraient pour évangile; ainsi, par exemple, la séquence avec Sacher-Masoch est-elle imaginée; ainsi aussi, l’homosexualité de Sissi y est-elle amplifiée. Mais le Louis II de Véronique Bergen - superbe écrivain baroque - est aussi troublant que le "Ludwig" de Visconti qu’interprétèrent Helmut Berger et Romy Schneider. Personnalité particulièrement complexe, Ulrike Meinhof - née en 1934; membre de la première génération de la "R.A.F." avec Andreas Baader en 1970; arrêtée en 1972, on la découvrira "pendue" en 1976 dans la forteresse de Stammheim - est évoquée par Véronique Bergen dans un pénétrant récit, fiévreux et douloureux, très documenté, très référentiel, qui - avec des couleurs qui eussent ému Jean Genet - retrace la trajectoire d’une femme qui fut journaliste avant de délaisser "l’arme du langage pour le langage des armes", de s’engager dans la guérilla urbaine "contre l’appareil impérialiste". Noir poème que ce livre de feu, pas de tout repos du tout : "Emprisonnés au septième étage, nous sommes au-delà du ciel, dans une région intermédiaire qui n’appartient plus ni à l’air ni à la terre. S’il y a un au-delà du ciel, quel est l’au-delà de la révolution ? " Enfin, passionnément préfacé par Véronique Bergen, paraît chez Edwarda (maison d’édition dirigée par Sam Guelimi, une jeune artiste que fascine la beauté féminine) "Une chambre en ville" - titre qui rappelle évidemment le mélodrame de Jacques Demy avec une sublime Dominique Sanda en fourrure -, recueil de textes érotiques de haut niveau littéraire et de photos de jeunes femmes s’offrant nues à l’objectif de Sam Guelimi : un délice.

Francis Matthys

Poète, philosophe, essayiste, critique et romancière : Véronique Bergen a décidément bien des cordes à l’arc qui lui fait tirer des flèches de feu qui nous traversent l’âme. Il y a trois ans, avec "Fleuve de cendre", cette jeune femme prodigieusement cultivée, à la plume ensorcelante, publiait un bouleversant roman d’amour, doublé d’un Mémorial pour les victimes de la Shoah. Un livre à l’encre puisée dans le chant de la mer et le silence des étoiles. Ecriture envoûtante, tout de diamants et d’éclairs, qui avait déjà subjugué lectrices et lecteurs lorsque notre compatriote publia en 2006 "Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent". Et voici que, presque simultanément, la romancière de "Rapsodies pour l’ange bleu" nous offre deux livres extraordinairement ardents, audacieux, inspirés par des personnalités dont le parcours fut collier d’orages : Louis II de Bavière - qu’immortalisent ses châteaux - et Ulrike Meinhof, au nom indissociable de la Fraction Armée Rouge dans l’Allemagne des années 70, à l’heure de la guerre du Vietnam; idéaliste aux yeux des uns, terroriste à ceux des autres. Dans "Requiem pour le roi", avec une sensualité, un lyrisme inouïs, Véronique Bergen retrace, par voie de monologue, la dérive d’un homme que dévorait l’angoisse comme l’aigle rongea le foie de Prométhée, enchaîné pour avoir dérobé le feu sacré afin de le donner aux hommes. Un roi romanesque qui eut pour "sœur en souffrance" sa cousine Elisabeth, la mythique Sissi, et qui fut le protecteur de Wagner dont il vénérait le génie. Sous la plume du poète de "L’Obsidienne rêve l’obscur", voici donc les "mémoires" d’un Roi-Lune qui ne régna que deux ans, "perdu en ses songes", en qui son temps ne vit qu’un déséquilibré - qui se noyera en 1886. Un esprit chaotique, qui transcrivit dans la pierre - voyez Neuschwanstein - la démesure que Wagner exprima dans ses opéras. Destin hors normes, Louis II ne pouvait qu’attirer un écrivain au verbe volcanique, qu’aimantent les cœurs et les corps qu’embrase puis qu’incendie l’absolu : "Vêtu de ma pelisse de castor, je contemple les jeunes dieux qui of f rent leur nudité à mes regards. Mes yeux ne caressent pas les corps, ils les brûlent." Cette œuvre fantasmatique n’est en rien un essai que les historiens prendraient pour évangile; ainsi, par exemple, la séquence avec Sacher-Masoch est-elle imaginée; ainsi aussi, l’homosexualité de Sissi y est-elle amplifiée. Mais le Louis II de Véronique Bergen - superbe écrivain baroque - est aussi troublant que le "Ludwig" de Visconti qu’interprétèrent Helmut Berger et Romy Schneider. Personnalité particulièrement complexe, Ulrike Meinhof - née en 1934; membre de la première génération de la "R.A.F." avec Andreas Baader en 1970; arrêtée en 1972, on la découvrira "pendue" en 1976 dans la forteresse de Stammheim - est évoquée par Véronique Bergen dans un pénétrant récit, fiévreux et douloureux, très documenté, très référentiel, qui - avec des couleurs qui eussent ému Jean Genet - retrace la trajectoire d’une femme qui fut journaliste avant de délaisser "l’arme du langage pour le langage des armes", de s’engager dans la guérilla urbaine "contre l’appareil impérialiste". Noir poème que ce livre de feu, pas de tout repos du tout : "Emprisonnés au septième étage, nous sommes au-delà du ciel, dans une région intermédiaire qui n’appartient plus ni à l’air ni à la terre. S’il y a un au-delà du ciel, quel est l’au-delà de la révolution ? " Enfin, passionnément préfacé par Véronique Bergen, paraît chez Edwarda (maison d’édition dirigée par Sam Guelimi, une jeune artiste que fascine la beauté féminine) "Une chambre en ville" - titre qui rappelle évidemment le mélodrame de Jacques Demy avec une sublime Dominique Sanda en fourrure -, recueil de textes érotiques de haut niveau littéraire et de photos de jeunes femmes s’offrant nues à l’objectif de Sam Guelimi : un délice.

Requiem pour le roi Véronique Bergen La Muette/Le Bord de l’eau 238 pp., env. 24 €

Aujourd’hui la révolution (Fragments d’Ulrike M.) Véronique Bergen Editions Golias 210 pp., env. 13 €

Une chambre en ville Collectif (Véronique Bergen, Mathieu Terence, Yannick Haenel, Alban Lefranc, Dominique Ristori, Guillaume de Sardes, etc.), photographies de Sam Guelimi Ed. Edwarda (4, rue Jean Goujon, 75008 Paris) 156 pp. illustrées, env. 30 €