Tours et détours de l’infamie

Ce n’est pas la première fois que l’Hispano-Péruvien, Mario Vargas Llosa, exhume des figures historiques oubliées. Dans "La fête au Bouc" (2002), il avait fait le récit de l’assassinat de Léonidas Trujillo, dictateur de la République Dominicaine.

Camille de Marcilly
Tours et détours de l’infamie
©Rue des Archives/RDA

Ce n’est pas la première fois que l’Hispano-Péruvien, Mario Vargas Llosa, exhume des figures historiques oubliées. Dans "La fête au Bouc" (2002), il avait fait le récit de l’assassinat de Léonidas Trujillo, dictateur de la République Dominicaine, et dans "Le Paradis - un peu plus loin" (2003), il s’était attaché à retracer les derniers jours de la féministe Flora Tristan aux côtés de Paul Gauguin. Avec "Le rêve du Celte", c’est une fresque historique bien plus ample et ancrée dans son époque tortueuse et cruciale - le début du XXe siècle - qu’offre le prix Nobel de Littérature 2010; une œuvre oblitérant son couronnement, notamment pour "sa cartographie des structures du pouvoir".

Né en 1864, Roger Casement rêve, enfant, de devenir explorateur, nourri des récits de voyage de son père en Afghanistan et en Inde. Adolescent, il dévore tous les articles de presse ayant trait à l’Afrique et assimile les idées officielles véhiculées : "Exporter vers l’Afrique des produits européens et importer des matières premières que le sol africain produisait, c’était, plus qu’une opération mercantile, une entreprise en faveur de peuples stagnant dans la préhistoire, plongés dans le cannibalisme et la traite d’esclaves". Prenant part à des expéditions au Congo, il se rend bien vite compte de la manière injuste dont on fait signer les concessions aux chefs de villages puis assiste, impuissant, à l’apparition de la chicotte, ce fouet qui réduira en charpie le dos de milliers d’Africains. Nommé consul, de Boma à Matadi, de la Stanley Pool à Léopoldville, Roger Casement devenu un ardent anticolonialiste arpente le pays et informe l’Empire britannique des exactions monstrueuses qui se déroulent sous ses yeux en pleine fièvre de la récolte du caoutchouc. Alors que Léopold II annexe le Congo, une poignée d’hommes d’affaires britanniques s’empare du Pérou, côté Amazonie, dans la même ferveur capitaliste pour l’or noir. De l’Afrique à l’Amérique du Sud où il a le sentiment de vivre un second Congo belge, Roger Casement signe de célèbres rapports où il décrit les colons, voyous, criminels sadiques et pervers vicieux "qui ont laissé leur conscience au pays" guidés par la cupidité, bien plus nombreux que les hommes bons. Usant sa santé physique en contractant le paludisme à plusieurs reprises, délirant à cause de fièvres qui le clouaient au lit des semaines, il usait aussi sa santé mentale quand, rétabli, il croyait perdre la raison dans les jungles humides à la vue de l’imagination dont peut faire preuve un homme pour en avilir un autre. Dans ces territoires noyés dans l’horreur, il recueille des témoignages et relate avec objectivité et sobriété ce qu’il voit : la barbarie pure et simple, l’abomination, les mains, les nez et les sexes écrasés ou coupés lorsque les quotas de récolte de caoutchouc ne sont pas atteints, les viols et achats pour l’équivalent d’une livre sterling de fillettes destinées à être esclaves, les cadavres recouverts de mouches Curieusement, c’est au Congo qu’il devint nationaliste. L’Irlande avait, elle aussi, été annexée mais on l’avait oublié.

Dans ce roman admirablement construit, alternant les expéditions au fin fond de la jungle humide et étouffante et l’isolement de sa cellule de prison où Roger Casement attend son jugement, la grâce ou la pendaison -ce sera la pendaison pour haute trahison, en 1916 -, Mario Vargas Llosa décrit l’itinéraire d’un anticolonialiste acharné qui a lutté toute sa vie pour les droits de l’homme et dont l’ultime combat, qui le mena à pactiser avec l’Allemagne du Kaiser en pleine Première Guerre mondiale, causa sa chute. D’un style ample au souffle romanesque puissant digne d’un Dumas ou d’un Flaubert qu’il admire tant, le prix Nobel "citoyen du monde" signe une œuvre engagée. "Le rêve du Celte", loin de l’image de réactionnaire que l’écrivain véhicule, puise sa force en rayonnant d’un humanisme exemplaire prônant des idées de liberté et d’égalité fondamentales.

Il a fallu longtemps, notamment que l’Irlande passe par une libération des mœurs, pour que l’ombre d’homosexualité et de pédophilie planant sur Roger Casement s’estompe. En 1965, lors du "rapatriement" de sa dépouille, le diplomate est apparu aux Irlandais sous son véritable jour : un des artisans les plus actifs pour l’émancipation de son pays. Avec "Le Rêve du Celte", Mario Vargas Llosa rend hommage à un homme dénonçant toutes les tyrannies du pouvoir dans une œuvre exceptionnelle, rageuse et flamboyante.


Le rêve du Celte Mario Vargas Llosa traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès Gallimard 530 pp., env. 22,90 €