Aura rendue à la vie

En ce mois de juillet 2007, ils étaient en vacances à Mezunte, une plage mexicaine qu’ils affectionnaient particulièrement. Francisco voulait lire, Aura nager. Parce qu’elle obtenait souvent de lui ce qu’elle désirait, il a fini par la rejoindre.

Aura rendue à la vie
© Ethan Welty / Aurora Photos
Geneviève Simon

En ce mois de juillet 2007, ils étaient en vacances à Mezunte, une plage mexicaine qu’ils affectionnaient particulièrement. Francisco voulait lire, Aura nager. Parce qu’elle obtenait souvent de lui ce qu’elle désirait, il a fini par la rejoindre. Quelques minutes plus tard, une vague cassante lui brisait la nuque, la laissant paralysée. Au fil des heures, son état s’est rapidement dégradé. Aura est morte le lendemain, dans un hôpital de Mexico. Elle avait trente ans.

"Je suis terrifié à l’idée de te perdre en moi." Pour Francisco Goldman (Boston, 1954), le recours aux mots semble le seul à même d’établir un rempart contre l’oubli qui menace. En résulte "Dire son nom", à la fois histoire frémissante de quatre années de vie commune, réponse romanesque à l’immense vide laissé par la disparition d’Aura, franche auscultation des ruines de l’avenir et acte d’amour désespéré.

Aura Estrada était pétillante, impulsive, entière, brillante, cultivée, passionnée par la littérature. Mêlant les époques et les lieux, de Brooklyn à Mexico, son écrivain de mari offre au lecteur une multitude de facettes de celle qu’il épousa en 2005, deux ans après leur rencontre. Son enfance, son acharnement à réussir ses études, son désir fou de devenir écrivain, le monde secret qu’elle partageait avec Juanita, sa mère, son projet de maternité, sa volonté de se trouver un destin autre qu’universitaire : le défi de Francisco consistait à restituer son amour pour Aura. Il y parvient avec une franchise, une générosité et un talent confondants, n’éludant jamais son désarroi face à la brutalité de la réalité, aux attaques de Juanita qui le tient responsable de la mort d’Aura, à l’absence irrémédiable. D’elle, il a gardé des souvenirs vivaces, la sensation mémorielle de son rire, les carnets qu’elle noircissait, les textes découverts sur son ordinateur. Parfois, il est assailli par le poison insidieux des prémonitions, des signaux qu’il est trop facile de réinterpréter après coup. Aura n’a-t-elle pas écrit : "Je ne peux pas être moi. Raison peut-être pour laquelle me vient l’idée récurrente de la mort" ? Aussi Francisco se livre-t-il à de petits rites inutiles et autres mensonges salvateurs ( "Et comment va votre femme, señor ? Oh, elle va bien, dis-je. Tú sabes , elle a repris les études, elle est très occupée" ).

Aura n’est plus. Elle revit pourtant à la faveur de ce roman autobiographique, intense chapelet d’émotions, de souvenirs, de fulgurances, de cris, de sagesse. Aura nous est rendue. C’est le miracle de la littérature.


Dire son nom Francisco Goldman traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillemette de Saint-Aubin Christian Bourgois 423 pp., env. 19 €