Le bonheur, c’est par là

Haïti, ce n’est pas que le drame du tremblement de terre. L’île compte aussi de merveilleux écrivains, des conteurs, comme Lyonel Trouillot dont "La belle amour humaine" faillit gagner le Goncourt, étant parmi les quatre finalistes.

Guy Duplat
Le bonheur, c’est par là
©Marc Melki

Haïti, ce n’est pas que le drame du tremblement de terre. L’île compte aussi de merveilleux écrivains, des conteurs, comme Lyonel Trouillot dont "La belle amour humaine" faillit gagner le Goncourt, étant parmi les quatre finalistes. Comme souvent chez les écrivains antillais, ce qui fascine d’abord est la volupté de langue, belle, poétique, surprenante et juste. Lire ce roman est déjà voyager et se trouver loin d’ici, près des mers chaudes. Précisément, le roman raconte le voyage d’une jeune femme, Anaïse, qui revient sur la terre de ses ancêtres, le petit village d’Anse-à-Fôleur, là où son père vécut et d’où il a fui un jour, mystérieusement, sans jamais expliquer ce départ précipité. Que s’y est-il réellement passé ?

Anaïse a pris le taxi de Thomas pour faire les sept heures de route de Port-au-Prince jusqu’au village. Tout au long du trajet, Thomas lui racontera l’histoire du lieu et de sa famille. Le voyage d’Anaïse est initiatique, vers un village certes pauvre, mais riche de cette affirmation que "le bonheur est le seul mérite naturel auquel chaque humain a le droit d’aspirer".

"C’est mon village", lui explique Thomas. "Et la terre qui t’appartient est celle où tu plantes tes rêves. Celle que tu aimerais léguer à tes enfants. Ici, c’est la ville ouverte, scandale à profusion. Là-bas, dans le lieu-dit d’Anse-à-Fôleur où tu souhaites que je te conduise, c’est peu de monde, quelques amis, une poignée de vivants qui s’appellent par leurs prénoms et ne cultivent pas le vacarme. Les enfants y ramassent encore des coquillages, les portent à leurs oreilles, et la mer leur y chante quelque chanson secrète, sans déranger les autres. Les adultes n’élèvent pas la voix pour un oui, pour un non. Ils se fâchent rarement, et quand cela leur arrive, les enfants sourient dans leur dos, sachant que c’est un jeu de rôle, un faux orage qui passera vite."

Il faudra bien sept heures pour permettre à Anaïse de mieux comprendre la vérité du village qui n’est pas toujours celle de la rationalité de la grande ville. Elle découvrira un peu du mystère qui entoure la mort, dans un incendie, de son grand-père et de son ami, le colonel. Les deux étaient inséparables, mais étaient tous les deux des machos, des magouilleurs, des profiteurs. Tout le village avait intérêt à leur mort, les deux leur gâchaient leur bonheur à tous. A commencer par le père d’Anaïse. Mais personne ne souhaite tirer les choses au clair. Même l’inspecteur envoyé par la capitale pour enquêter en est arrivé à démissionner de son poste, choisissant de vivre dorénavant au village, au seul rythme des jours, des plaisirs et des amis.

Car, dit Trouillot, c’est dans ce village, qu’on peut le mieux répondre à la seule vraie question qui vaille : "Quel usage faut-il faire de sa présence au monde ?". A Anse-à-Fôleur, existe une fraternité humaine, et même "le petit monsieur de la capitale" venu chercher le coupable de cette double mort, avait conclu son travail en disant que "tout ce qui compte, c’est le bonheur. Que les seuls criminels qu’il convient de poursuivre sont ceux qui veulent pour eux seuls tout le bonheur du monde". La seule loi du village est que "toute personne devrait pouvoir être l’aide-bonheur d’une autre personne".

Dans la belle langue de Trouillot, il y a parfois des zones moins claires, mais alors ses mots permettent de garder un mystère aussi profond que celui du vaudou. L’incendie mystérieux fut bénéfique : "pour une fois, la vie aura tué la mort", dit Trouillot. Et Anaïse ramènera de sa ballade "des bouts d’enfance triste et une belle nuit d’amour". Que lui fallait-il de plus


La Belle histoire d’amour Lyonel Trouillot Actes Sud 170 pp., env. 17 €