Le veuf "inconsolable et gai"

Je voudrais t’écrire mais je ne sais pas où. Les enfants qui envoient leur lettre au Père Noël marquent sur l’enveloppe Ciel ." Sylvie, la femme de Jean-Louis Fournier, qui a partagé sa vie plus de quarante ans, a fait un "entrechat" au Bois de Vincennes, avec "le bruit que fait le bonheur en partant".

Camille de Marcilly
Le veuf "inconsolable et gai"
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Je voudrais t’écrire mais je ne sais pas où. Les enfants qui envoient leur lettre au Père Noël marquent sur l’enveloppe Ciel ." Sylvie, la femme de Jean-Louis Fournier, qui a partagé sa vie plus de quarante ans, a fait un "entrechat" au Bois de Vincennes, avec "le bruit que fait le bonheur en partant". Voilà, Sylvie est morte et "c’est bien triste. Cette année, on n’ira pas faire les soldes ensemble", remarque l’auteur d’"Où on va papa ?" (Prix Femina 2008). C’est donc le récit de son veuvage tout récent que Jean-Louis Fournier fait dans ce nouvel ouvrage sobrement intitulé "Veuf". Quoi de plus intime et de plus douloureux qu’écrire à ce sujet ? C’est mal connaître le bonhomme qui s’est déjà attelé au thème de la vieillesse et de la mort dans "Mon dernier cheveu noir", à Dieu dans "Le C.V. de Dieu", à ses enfants handicapés et même à la grammaire française, avec succès, dans "La Grammaire française et impertinente". Celui qui a appris à des milliers d’enfants à conjuguer le verbe "péter" à l’imparfait du subjonctif et qui était le meilleur ami de Desproges n’a pas laissé de côté sa verve habituelle teintée de poésie et son sens de la dérision pour évoquer son immense douleur. Sans misérabilisme ni accents affligés, Jean-Louis Fournier rend hommage à son aimée. "Elle n’aimait pas parler d’elle, encore moins qu’on en dise du bien. Je vais en profiter, maintenant qu’elle est partie." Avec ce formidable sens de l’aphorisme, il lui raconte sa vie sans elle, les roses du jardin dont il doit s’occuper, la nouvelle petite chatte indifférente, SFR qui continue à envoyer ses factures de téléphone, le pigeon stupide qui vient à la fenêtre, le questionnaire de satisfaction du crématorium et la ritournelle ridicule recommandée par une psychothérapeute auteure du livre "Surmonter son chagrin et réapprendre à vivre" : "Tous les jours, et à tout point de vue, je vais mieux, de mieux en mieux". D’une tendresse infinie, Jean-Louis Fournier a l’art de traduire les grands bonheurs et les grands malheurs avec une remarquable simplicité. Tout l’amour de ces deux êtres qui se sont rendus la vie plus douce pendant des décennies et la douleur de l’absence est là, avec une extrême économie de mots. C’est sans doute ce qu’on appelle le talent.

Époustouflant de justesse, de beauté et de dérision parfois piquante, signe d’une grande pudeur, "Veuf" émeut aux larmes mais fait sourire beaucoup plus souvent. Jean-Louis Fournier serait content, lui qui note en exergue ces mots de Voltaire, comme pour prévenir le lecteur : "Il est poli d’être gai".


Veuf Jean-Louis Fournier Stock 156 pp., env. 15,50 €