Les forçats de l’attente

Sans espoir, nous vivons en désir." Tirée de "L’Enfer" de Dante, cette citation éclaire de son acuité "Même les chiens", le troisième roman de Jon McGregor qui l’a choisie pour exergue.

Geneviève Simon
Les forçats de l’attente
©Laurent MONLAU/RAPHO

Sans espoir, nous vivons en désir." Tirée de "L’Enfer" de Dante, cette citation éclaire de son acuité "Même les chiens", le troisième roman de Jon McGregor qui l’a choisie pour exergue. Avant que cette histoire de solitude, d’amour, de perte et de désespérance ne capture l’attention, c’est l’écriture de l’auteur anglais, né aux Bermudes en 1976, qui vrille l’esprit. Minutieuse, tranchante, urgente, variée, peuplée d’ellipses qui permettent d’envisager d’autres possibles, elle emporte et réjouit.

Peu après Noël, Robert Radcliffe est retrouvé mort chez lui. Alertée par une voisine étonnée du calme inhabituel qui régnait dans son appartement, la police en a forcé la porte. Au fil de l’enquête qui est diligentée, l’on plonge dans la communauté des amis de Robert, tous toxicomanes, qu’il hébergeait en échange de menus services. Ils s’appellent Ben, Steve, Danny ou Maureen, et portent chacun la croix d’une vie brisée. Viré par des parents, meurtri par la guerre ou en rupture professionnelle, l’un et l’autre ont dégringolé, s’accrochant vaille que vaille au rêve d’une autre vie et au bénéfice éphémère d’un shoot qui efface les soucis, prend en charge les émotions, emporte loin du monde.

Compagnons d’infortune, ils se sont raconté leur histoire, se réconfortant autour d’une bouteille, en quête d’engourdissement et de chaleur. Ils ont partagé ce quotidien qui tient en un mot : attente. Du chèque des allocations, d’être délivré du manque, de voir un médecin, de l’ouverture des portes de l’asile de nuit, d’une réponse de l’office du logement, d’un signe de celle qui est partie, d’avoir assez de pièces pour s’offrir une dose. A cette communauté bancale et jamais à l’abri de débordements mais pas pour autant condamnée s’oppose la vacuité des services sociaux qui n’ont guère de mieux à proposer que l’échange de paroles.

Et Jon McGregor d’aller jusqu’à décrire dans le détail l’autopsie de Robert, alors que sa dépouille n’a plus rien d’humain. Et dans les gestes méticuleux du légiste face à un corps découvert plusieurs jours après la mort apparaît comme un hommage respectueux à celui qui fut un mari et un père. Au final de l’enquête, il faut se résoudre à accepter que la vie de Robert conserve sa part de mystère. Ce qui continue d’interpeller le "nous" protéiforme qui accompagne tout le roman. Un "nous" qui englobe les lecteurs, rendus par là témoins, voyeurs, complices ou alliés. Plus que de simples lecteurs, en tout cas.


Même les chiens Jon McGregor traduit de l’anglais par Christine Laferrière Christian Bourgois 276 pp., env. 18 €