Ouvrir enfin les yeux d’Isée

À force de tordre les mots, de jouer sur les consonances, d’écrire phonétiquement et de réinventer la langue, Claude Ponti finit par semer le doute. L’auteur d’"Okilélé" préfère-t-il jouer avec les lettres ou avec les traits ?

Laurence Bertels
Ouvrir enfin les yeux d’Isée
©Claude Ponti

À force de tordre les mots, de jouer sur les consonances, d’écrire phonétiquement et de réinventer la langue, Claude Ponti finit par semer le doute. L’auteur d’"Okilélé" préfère-t-il jouer avec les lettres ou avec les traits ? Sineux, tortueux, baroque et génialement loufoque, le dessin de ce grand auteur illustrateur jeunesse, figure majeure du secteur comme on le dit volontiers, arrose également chaque page d’un parfum ludique dont la présence permet sans doute d’étouffer l’essence cruelle qui se cache souvent dans ses récits. Car Claude Ponti aime prévenir discrètement les enfants. Derrière ses allures bonhommes, l’artiste lorrain, désormais domicilié à Paris, ne se fait aucune illusion à propos du monde dans lequel on vit. Comme le montre son nouvel album, "Mô-Namour", un voyage initiatique qui appelle à se recentrer. On retrouve ici un Ponti en grande forme dans un récit narratif truffé de bouleversements, des illustrations enlevées et mouvementées, un bazar digne de son célèbre héros, le poussin Foulbazar, un humour très bande dessinée, un accident catastrophique, des petites étoiles autour d’une tête cabossée, des gâteaux qui volent dans des gueules grandes ouvertes, etc. Puis, surtout, un texte fort, confrontant, qui pose question, sauve l’enfance et défend la résilience.

Engageante, et plus encore, la première image nous emmène en voiture en compagnie d’Isée et de ses parents qui partent en vacances et roulent à tombeau ouvert. On ne croit pas si bien dire. Dès la page suivante, les parents d’Isée doivent freiner brusquement pour éviter un arbre Borderoutt qui dort au milieu de la chaussée. Explosion immédiate et début de catastrophe annoncée. Isée, ses parents et Tadoramour, que la fillette avait emmené, sont projetés en l’air. Isée cherche désespérément ses parents dans les décombres. Elle les aperçoit, projetés en l’air. Elle se voit orpheline et poursuit sa route, puisqu’il le faut.

La fillette prend alors son destin en mains et rencontre, en chemin, Tordlémo Damourédemorht. Un bonhomme qui jouera avec elle à la balle, au ballon, à baloune et qui la rebaptisera Mô-Namour. Parce qu’il dit l’aimer. Commence alors une relation pleine de vie entre les deux complices, une union débordante où l’amour se montre généreux, envahissant, dévorant, déviant. Ne mesurant pas sa puissance, le nouveau protecteur d’Isée la prend pour un ballon et l’envoie facilement "tournebouliglinguer". Après les parties de jeu, Tordlémo Damourédemorht demande à la petite Isée de lui préparer plein de pâtisseries, telles de la tarte aux fraises, et se régale. La fillette se perfectionne, arrive avec un gâteau à sept, puis à neuf étages. Jusqu’à ce qu’une étoile tente d’ouvrir les yeux d’Isée, lui montre les bleus de douleur, et non de plaisir, qu’elle a sur le corps. La fillette sent alors monter en elle une colère salutaire.

On lira différentes histoires dans le nouvel album du papa de "Pétronille et ses 120 petits", des allusions claires à la maltraitance, celle des adultes vis-à-vis des enfants mais aussi des hommes à l’égard des femmes, des puissants envers les faibles, de tous ceux qui croient qu’aimer rime avec dominer.


Mô-Namour Claude Ponti L’école des loisirs 44 pp., env. 18,50 €. Dès 5 ans