Petite et grandes histoires

L’automne 2011 aura encore fait la part belle à la veine porteuse de la bande dessinée journalistique. Le travers de ce succès est résumé par "Les Ignorants : récit d’une initiation croisée" d’Etienne Davodeau.

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Alain Lorfèvre

L’automne 2011 aura encore fait la part belle à la veine porteuse de la bande dessinée journalistique. Le travers de ce succès est résumé par "Les Ignorants : récit d’une initiation croisée" d’Etienne Davodeau. L’auteur, qui avait rencontré un succès mérité avec "Les mauvaises gens : une histoire de militants" (Delcourt, 2005), puis "Un homme est mort" (Futuropolis, 2006), oeuvres militantes et saillantes, semble ici s’ emboborgeoiser un tantinet. Si on est content pour Davodeau qu’il ait pu passer une année avec son ami vigneron Richard à partager leur passion respective (BD et pinard, donc), on s’interroge sur l’intérêt de cette "non-enquête", qui prêche des convertis (le vin bio, c’est bon; la BD d’auteur, c’est bien) sans nuance ni contrepoint (le taff aurait été plus édifiant dans une exploitation industrielle). Tant qu’à vanter l’art de son pote, Davodeau aurait pu chercher à traduire par l’image (ou même les mots) les saveurs et senteurs découvertes. Ce "grand cru" vanté est certes sympathique, mais flatte le goût consensuel. Vous avez dit parkerisé ?

Autrement capiteux sont deux autres ouvrages, conçus loin de Paris. Publié d’abord sur Internet, "Zahra’s Paradise" a été édité cet automne en français, en néerlandais, en italien et en espagnol. Ses auteurs, Amir et Khalil, évoquent la disparition de Mehdi durant les manifestations consécutives aux élections présidentielles iraniennes en juin 2009. A travers la quête désespérée de sa mère et de son frère pour le retrouver, c’est tout l’arsenal répressif de la République islamiste qui est passé en revue.

Le titre est une allusion sans ambiguïté au plus grand cimetière d’Iran, mais aussi un hommage à Zahra Kazemi, photographe irano-canadienne qui fut internée, torturée et tuée dans la prison d’Evin, à Téhéran, en juillet 2003. Amir est un journaliste américano-iranien. Il avait douze ans lorsque ses parents ont fui l’Iran, après la révolution. Khalil un sculpteur céramiste, dessinateur amateur de bande dessinée. Le premier apporte au récit une précision documentaire, même si celui-ci est une fiction qui se veut exemplative des faits. Le second apporte la spontanéité et l’urgence avec un style simple, presque minimaliste, qui évoque certains mangas classiques (ceux des premiers Tezuka et de ses émules des années 60). Malgré un lien naturel avec "Persepolis" de Marjane Satrapi, on pense surtout au travail de Joe Sacco, pionnier de la bande dessinée de reportage, qui travaille toujours en lien direct avec l’actualité. Impossible, d’ailleurs, à sa lecture, cet automne, de ne pas penser au "printemps arabe" et, plus précisément, à la répression à l’œuvre en Syrie.

Enfin, "Nankin", de Nicolas Meylaender et Zong Kai, ne révèle certes rien de neuf, mais cette suite de témoignages sur le massacre de Nankin (300000 civils violés, torturés et tués par l’armée japonaise après la prise de la ville en décembre 1937) retrace le travail de l’avocat Tan Zhen qui a défendu pendant neuf ans Xia Shuqin. Cette rescapée a intenté en 1998 une action en justice contre l’éditeur japonais d’un livre révisionniste. Dans le prolongement de l’action (victorieuse) de l’avocat et de sa cliente, cette bande dessinée fait œuvre de mémoire. Non par "nippophobie", comme le souligne Tan Zhen en postface, mais par pacifisme. La pertinence de la démarche ne serait rien sans une mise en forme à la hauteur. Le récit des survivants, glaçant mais dénué d’affect, est illustré d’un trait acéré, renforcé de larges applats noirs et d’une bichromie où le rouge domine. Détail remarquable : malgré la cruauté et la crudité des exactions rapportées, aucune sensation de voyeurisme ne s’impose.


Les Ignorants : récit d’une initiation croisée E. Davodeau Futuropolis 267 pp., env. 24,50 € Zahra’s Paradise Amir&Khalil Casterman 272 pp., env. 16 € Nankin N. Meylaender et Zong Kai Fei 144 pp., env. 19 €