Stefan Zweig, de l’empathie au suicide

Les tiroirs de Stefan Zweig ne désemplissent pas. La pièce de théâtre que nous recueillons aujourd’hui par le plus grand des bonheurs, exhumée en 1976 et traduite en français cette année-ci (des œuvres de Barbara Fontaine), avait pourtant été créée en 1919 à Hambourg.

Éric de Bellefroid
Stefan Zweig, de l’empathie au suicide
©SCHERL

Les tiroirs de Stefan Zweig ne désemplissent pas. La pièce de théâtre que nous recueillons aujourd’hui par le plus grand des bonheurs, exhumée en 1976 et traduite en français cette année-ci (des œuvres de Barbara Fontaine), avait pourtant été créée en 1919 à Hambourg. L’écrivain, dramaturge et biographe autrichien, né le 28 novembre 1881 à Vienne et disparu le 22 février 1942 à Petrópolis (Brésil), venait à peine de s’établir à Salzbourg avec sa première épouse, Friderike. Dans la belle maison du Kapuzinerberg.

C’est Serge Niémetz, traducteur notamment du "Monde d’hier" (Souvenirs d’un Européen, mémoires posthumes publiés en 1944), qui nous rappelle à présent cet épisode anecdotique dans "Le Voyageur et ses mondes", réédition chez Belfond d’une biographie originale dûment saluée en 1996. Il y raconte ainsi que le grand et ancien ami d’Émile Verhaeren, après avoir admiré en son temps les "villes tentaculaires", en était venu à souhaiter "ne plus vivre dans les grandes villes au milieu d’une foule de gens". "Vienne est impossible pour moi", écrivait-il à sa femme.

Lors qu’il séjournait en Suisse dans les derniers jours de la Première Guerre, Stefan Zweig confie à Friderike qu’il "travaille comme un forçat". Il met de fait la dernière main à son "Dostoïevski", et s’attaque à une nouvelle pièce, "Légende d’une vie" ("Legende eines Lebens"), qui s’inspire peu ou prou d’une pièce de Duhamel, "Dans l’ombre des statues", vue en 1912 à Paris, ainsi que de l’attitude de la famille de Wagner vis-à-vis de Mathilde Wesendonck.

Laissons Serge Niémetz nous introduire en cette magnifique "légende". "Le thème en est curieusement œdipien : le jeune Friedrich Marius est prisonnier du culte entretenu autour de son père, le grand poète défunt; il ne parvient à s’en émanciper qu’au moment où la statue érigée au grand homme par sa veuve et son biographe officiel commence à se lézarder - quand réapparaît son ancienne maîtresse. Le fils trouve enfin l’harmonie et l’équilibre. Peut-être faut-il voir dans cette œuvre un reflet et un certain dépassement de la déception que Zweig a éprouvée en découvrant les faiblesses humaines de ses premiers modèles paternels - Rodin, Verhaeren surtout [ ]."

L’on notera au demeurant la propre mise en garde de Stefan Zweig lors de la création de sa pièce en 1919. "Ce serait un contresens de voir en cette œuvre une pièce à clef et de la relier à des personnes réelles ou à des événements récents. Si certains éléments biographiques de la vie de Friedrich Hebbel, Richard Wagner et Dostoïevski ont pu servir de modèles pour la figure invisible du maître, les autres personnages, de même que l’intrigue, sont totalement imaginaires. Seule une scène du premier acte a été légèrement inspirée par la tragédie de Georges Duhamel, Dans l’ombre des statues. Nulle part ailleurs, la proche réalité n’a servi de modèle."

Tout cela, au fait, aurait-il quelque importance ? On sait combien Zweig, ami et correspondant de Sigmund Freud, accordait de crédit à sa théorie, et à la domination de l’inconscient en particulier. Ce qui fait de cette œuvre, comme s’empresse de le dire l’éditeur Grasset, "un petit bijou de psychologie et de critique sociale". Où l’ambivalence est omniprésente, à travers notamment les menées et intrigues de la veuve, Leonore Franck, et/ou de son antique rivale, Maria Folkenhof, amour d’enfance du grand écrivain. Celle en même temps qui avait naguère tenu le petit Friedrich sur les fonts baptismaux.

L’éditeur a raison. Cette "Légende d’une vie" se lit comme une longue nouvelle dialoguée. On y retrouve toute la fièvre, la tension et l’électricité des "Vingt-quatre heures de la vie d’une femme", du "Joueur d’échecs", de "La confusion des sentiments", de "La Pitié dangereuse", de l’"Ivresse de la métamorphose", du "Brûlant secret", de "La Peur", de la "Destruction d’un cœur", etc.

On renoue avec toutes les fibres sensibles d’un auteur polymorphe et insatiable qui, de la poésie à la biographie, joue d’un égal talent. Ivre de ses curiosités inassouvies, de Verhaeren à Romain Rolland, d’Érasme à Montaigne, de Balzac à Dickens, de Tolstoï à Dostoïevski, de Magellan à Amerigo, de Fouché à Marie-Antoinette, de Hölderlin à Nietzsche, de Calvin à Casanova. Sans compter les voyages, les villes, les pays, les très riches heures de l’humanité, et une immense correspondance.

Et sans oublier non plus, comme y insiste encore Serge Niémetz, une amitié indéfectible pour l’artiste belge Frans Masereel. "Cet homme massif et silencieux a, derrière ses lunettes malicieusement remontées sur le front, une puissance que peu de gens au monde possèdent. [ ] Comme il sait rire ! Une bonne face flamande qui rayonne d’énergie, et la conscience de celle-ci donne à sa sérénité toute sa plénitude."


Légende d’une vie Stefan Zweig traduit de l’allemand par Barbara Fontaine Grasset 170 pp., env. 11 € Stefan Zweig. Le Voyageur et ses mondes Serge Niémetz Belfond 600 pp., env. 23 €