Rônins du manga

Les rônins, dans le Japon féodal, était des samouraïs sans maître. Dans l’industrie très hiérarchisée et codifiée du manga, certains auteurs s’apparentent à cette caste.

Rônins du manga
©Matsumoto/Kana
Alain Lorfèvre

Les rônins, dans le Japon féodal, était des samouraïs sans maître. Dans l’industrie très hiérarchisée et codifiée du manga, certains auteurs s’apparentent à cette caste. Taiyou Matsumoto, auteur des cultes "Number Five" et "Amer Béton", est de cette trempe. Kana édite le huitième et dernier tome du "Samouraï bambou", série écrite par Issei Eifuku. On est loin d’un manga d’action, bourré de combats furieux. Soîchirô, samouraï sans maître, flâne, joue avec la marmaille du voisinage ou admire les animaux plutôt que faire montre de son art du combat. Mais, moment de bravoure, ce huitième tome en comprend un de près de soixante pages, superbement structuré par Mastumoto.

Pour les lecteurs européens, Matsumoto, 44 ans, demeure un auteur fascinant. Son style se démarque du tout-venant de la production japonaise. Et pour cause : il cite résolument le Français Moebius parmi ses influences - ce qui était patent dans "Number Five". On pense aussi à l’Américain Bill Scienkewicz. Dans "Le samouraï bambou", son trait est encore plus anguleux, son découpage plus tranché. L’esthétique minimaliste suggère l’héritage des estampes d’Hiroshige ou d’Hokusai. Perspectives tronquées, disproportions volontaires des corps : Matsumoto affine son expressionnisme graphique. Sa quête s’apparente à celle des calligraphes, en quête de l’idée dans le signe. La page 77 en est une belle démonstration où s’impose la maîtrise de Matsumoto : en sept silhouettes à l’encre, il décompose le ballet d’un chat jouant avec un papillon. Suggestion et grâce : ces deux mots résument l’art du dessinateur.

Cornélius poursuit pour sa part l’édition en français de l’œuvre de Shigeru Mizuki, autre franc-tireur du manga. Paru au Japon en 1971, "Hitler" pourra surprendre, voire choquer, de ce côté-ci du globe. Mizuki entame cette biographie dessinée à Vienne, quand Hitler y est encore un (piètre) étudiant en beaux-arts. De son trait faussement enfantin, il suit un parcours chronologique qui s’arrête dans le bunker de Berlin. Par voie de conséquence, seul un quart du récit est consacré à la Seconde Guerre mondiale : une proportion cohérente d’un point de vue temporel compte tenu de la longue carrière politique d’Hitler, entamée dans les années 20. Comme dans les biographies les plus magistrales que lui ont consacrées des historiens patentés (on pense au magistral "Hitler" de Ian Kershaw), cette attention aux années de combat politique permet de mieux contextualiser l’ascension d’Hitler et du NSDAP au sein de la faible République de Weimar. Ce qui gêne le lecteur européen, c’est le traitement lacunaire de l’antisémitisme nazi et de la Shoah.

L’éditeur français a eu le bon sens de mettre en perspective la démarche de Mizuki. Vétéran de la Seconde Guerre mondiale, marqué dans sa chair (il perdit son bras gauche avec lequel il dessinait), Mizuki chroniqua sa vie de jeune appelé dans "Opération mort" (Cornélius, 2008). Sa lecture ne laisse aucun doute quant à son dégoût du militarisme. Peut-être Mizuki cherchait-il avec "Hitler" à parler diplomatiquement à ses concitoyens de leur propre aveuglement ? Ou, consciemment ou non, participait-il aussi de l’amnésie nationale en oubliant, avec ceux des nazis, les massacres commis en Asie ? Mais Mizuki, en humanisant Hitler à travers ses incarnations successives (l’étudiant, le "petit caporal", l’agitateur politique, le Fürher, le stratège autoproclamé), ne le dédouane pas : il rappelle que c’était un homme "comme un autre". Ce qui signifie aussi, évidence qu’il n’est jamais superflu de rappeler, que d’autres Hitler peuvent ressurgir dans tout contexte de crise. Un avertissement qui demeure très actuel.


Le Samouraï bambou t.8 Taiyou Matsumoto et Issei Eifuku Kana 240 pp., env. 15 € Hitler Shigeru Mizuki Cornélius 296 pp., env. 25 €


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