Henri Vernes, sans langue de bois

Avec Georges Simenon, Henri Vernes est le romancier belge qui aura été le plus populaire, lui dont les livres - plus de deux cents - se sont vendus entre trente et quarante millions d’exemplaires. Ceux qui ont lu les quelques intéressants ouvrages qui lui ont été consacrés depuis une vingtaine d’années ou qui savourent ses interviews (qu’il ne refuse pas lorsqu’on le sollicite car ce fabuleux conteur - très cultivé - n’a rien d’un hautain monstre sacré, lors même qu’il est une légende vivante de nos Lettres ) savent que l’auteur du "Masque de jade" et du "Sultan de Jarawak" s’appelle en réalité Charles-Henri Dewisme, qu’il vit le jour le 16 octobre 1918 à Ath, passa une bonne part de sa jeunesse à Tournai (sa chère "Ville-aux-Six-Tours") et s’offrit une escapade en Chine, à 19 ans à peine, dans le sillage d’une sulfureuse Madame Lou. Ils n’ignorent pas davantage que Vernes vécut (joyeusement) l’après-guerre à Paris avant de rentrer en Belgique pour, entre deux voyages, s’adonner à la littérature avec une enviable santé, lui qui avoue : "J’ai toujours écrit comme je respire". Jamais, pourtant, il n’eut alors pu deviner qu’il jouirait bientôt d’un phénoménal succès auprès des jeunes. Le rappellera-t-on ? Seizième volume de la mythique collection "Marabout-Junior", "La Vallée infernale" parut le 16 décembre 1953, révélant aux adolescents un héros qui, au fil de dizaines d’aventures, se hisserait au rang de personnage culte : Bob Morane. Innombrables sont ceux qui plongeront avec délices dans ces romans dont Pierre Joubert - que Vernes ne rencontrera qu’une seule fois, pour quelques instants, à Bruxelles - illustra inoubliablement les couvertures, ouvrant l’appétit du lecteur. Ce premier volume (écrit sans plan : Vernes n’en fit jamais) sera suivi d’autres, à un rythme effréné : cinq "Bob Morane" parurent en 1954, six en 1955, sept en 1956, sept encore en 1957, etc. Une production fleuve; un héros charismatique; un cortège de personnages hauts en couleur. Aujourd’hui, c’est cependant moins sur Bob Morane que se rebraquent les feux que sur son père spirituel puisque celui-ci publie - enfin - ses Mémoires. Un livre plus qu’attachant : proprement émouvant. Chaleureusement préfacé par le très lettré Jean-Baptiste Baronian - proche de Vernes depuis plus de quarante ans -, un ouvrage d’une franchise absolue. Sans langue de bois - on frôle même ci et là le règlement de compte(s) -, l’auteur parle infiniment moins de son œuvre qu’il ne remonte le fleuve d’une vie qu’aura ensoleillé sa bonne étoile. D’entrée de jeu, il évoque ses parents (un père boucher, une mère coiffeuse) qui divorceront vite : "deux êtres n’avaient jamais été plus mal assortis [ ] Je ne fus certainement pas un enfant de l’amour, et je ne m’en porte pas plus mal". Par bonheur, le petit garçon sera élevé par ses grands-parents : "Sans mon merveilleux grand-père, ma merveilleuse grand-mère, j’aurais été un orphelin. Un orphelin dont les parents n’étaient pas morts". Par ces mots, parmi bien d’autres, Vernes apparaît comme un bel écrivain (ce qui semble échapper à certains historiens des Lettres), un poète qui a le don de l’image, le sens de la formule, et qui ne se lasse de chanter la beauté. Un homme sensible mais capable de mordre à dures dents. Où Vernes excelle, c’est dans les alléchants portraits qu’il nous offre ici des femmes qui ont ensorcelé ou embrasé sa vie. Par ailleurs, deux fois plutôt qu’une, il confesse qu’il n’a foi "ni dans les dieux Ni en la justice. Car la vie elle-même n’est qu’une injustice, un prodigieux mensonge, un traquenard, en dehors justement de toute justice, de tout espoir." Propos doux-amers dans un livre qui, pourtant, reflète l’amour de Vernes pour la vie. Des pages où cet anar au grand cœur affirme que Dieu lui reste étranger, que l’éducation religieuse qu’il reçut le laissa de marbre, et que les Allemands ne trouveront jamais (vraiment) grâce à ses yeux à cause des deux guerres. La seconde de celles-ci, ce séducteur-né, qui a le jazz dans le sang, la vécut comme soldat puis comme résistant. Les pages où il dévoile sans forfanterie ses activités clandestines figurent parmi les plus passionnantes de ce livre où le lecteur va de surprise en surprise, de rencontres en rencontres. Ainsi, l’on y croise tantôt Jean Ray ("le plus extraordinaire auteur de romans extraordinaires de tous les temps, et personne ne l’a encore remplacé à ce jour") ; tantôt la jeune et encore inconnue Juliette Gréco dans une cave de Saint-Germain-des-Prés; tantôt l’encyclopédique Bernard Heuvelmans, père de la cryptozoologie, et sa ravissante compagne, la romancière/peintre Monique Watteau, alias Alika Lindbergh; tantôt le génial Michel de Ghelderode ; tantôt Sade et Jean-Jacques Pauvert ; tantôt le regretté Jean-Jacques Schellens, qui incarna longtemps les éditions Marabout, et tantôt Cendrars. Ou tantôt l’Amazonie et l’île du Levant Mais, surtout, ce livre de gratitude salue quelques-unes des femmes que l’écrivain aima quelques heures, quelques jours, quelques mois. D’une seule, il parle sans pitié : celle, fille d’un diamantaire, qu’il épousa au début de la guerre En revanche, c’est avec une infinie tendresse qu’il ressuscite par la plume des cœurs et des corps chéris, dans un livre qui vous met parfois les larmes aux yeux, qu’on remercie Vernes d’avoir écrit, tant il est touchant.

Francis Matthys

Avec Georges Simenon, Henri Vernes est le romancier belge qui aura été le plus populaire, lui dont les livres - plus de deux cents - se sont vendus entre trente et quarante millions d’exemplaires. Ceux qui ont lu les quelques intéressants ouvrages qui lui ont été consacrés depuis une vingtaine d’années ou qui savourent ses interviews (qu’il ne refuse pas lorsqu’on le sollicite car ce fabuleux conteur - très cultivé - n’a rien d’un hautain monstre sacré, lors même qu’il est une légende vivante de nos Lettres ) savent que l’auteur du "Masque de jade" et du "Sultan de Jarawak" s’appelle en réalité Charles-Henri Dewisme, qu’il vit le jour le 16 octobre 1918 à Ath, passa une bonne part de sa jeunesse à Tournai (sa chère "Ville-aux-Six-Tours") et s’offrit une escapade en Chine, à 19 ans à peine, dans le sillage d’une sulfureuse Madame Lou. Ils n’ignorent pas davantage que Vernes vécut (joyeusement) l’après-guerre à Paris avant de rentrer en Belgique pour, entre deux voyages, s’adonner à la littérature avec une enviable santé, lui qui avoue : "J’ai toujours écrit comme je respire". Jamais, pourtant, il n’eut alors pu deviner qu’il jouirait bientôt d’un phénoménal succès auprès des jeunes. Le rappellera-t-on ? Seizième volume de la mythique collection "Marabout-Junior", "La Vallée infernale" parut le 16 décembre 1953, révélant aux adolescents un héros qui, au fil de dizaines d’aventures, se hisserait au rang de personnage culte : Bob Morane. Innombrables sont ceux qui plongeront avec délices dans ces romans dont Pierre Joubert - que Vernes ne rencontrera qu’une seule fois, pour quelques instants, à Bruxelles - illustra inoubliablement les couvertures, ouvrant l’appétit du lecteur. Ce premier volume (écrit sans plan : Vernes n’en fit jamais) sera suivi d’autres, à un rythme effréné : cinq "Bob Morane" parurent en 1954, six en 1955, sept en 1956, sept encore en 1957, etc. Une production fleuve; un héros charismatique; un cortège de personnages hauts en couleur. Aujourd’hui, c’est cependant moins sur Bob Morane que se rebraquent les feux que sur son père spirituel puisque celui-ci publie - enfin - ses Mémoires. Un livre plus qu’attachant : proprement émouvant. Chaleureusement préfacé par le très lettré Jean-Baptiste Baronian - proche de Vernes depuis plus de quarante ans -, un ouvrage d’une franchise absolue. Sans langue de bois - on frôle même ci et là le règlement de compte(s) -, l’auteur parle infiniment moins de son œuvre qu’il ne remonte le fleuve d’une vie qu’aura ensoleillé sa bonne étoile. D’entrée de jeu, il évoque ses parents (un père boucher, une mère coiffeuse) qui divorceront vite : "deux êtres n’avaient jamais été plus mal assortis [ ] Je ne fus certainement pas un enfant de l’amour, et je ne m’en porte pas plus mal". Par bonheur, le petit garçon sera élevé par ses grands-parents : "Sans mon merveilleux grand-père, ma merveilleuse grand-mère, j’aurais été un orphelin. Un orphelin dont les parents n’étaient pas morts". Par ces mots, parmi bien d’autres, Vernes apparaît comme un bel écrivain (ce qui semble échapper à certains historiens des Lettres), un poète qui a le don de l’image, le sens de la formule, et qui ne se lasse de chanter la beauté. Un homme sensible mais capable de mordre à dures dents. Où Vernes excelle, c’est dans les alléchants portraits qu’il nous offre ici des femmes qui ont ensorcelé ou embrasé sa vie. Par ailleurs, deux fois plutôt qu’une, il confesse qu’il n’a foi "ni dans les dieux Ni en la justice. Car la vie elle-même n’est qu’une injustice, un prodigieux mensonge, un traquenard, en dehors justement de toute justice, de tout espoir." Propos doux-amers dans un livre qui, pourtant, reflète l’amour de Vernes pour la vie. Des pages où cet anar au grand cœur affirme que Dieu lui reste étranger, que l’éducation religieuse qu’il reçut le laissa de marbre, et que les Allemands ne trouveront jamais (vraiment) grâce à ses yeux à cause des deux guerres. La seconde de celles-ci, ce séducteur-né, qui a le jazz dans le sang, la vécut comme soldat puis comme résistant. Les pages où il dévoile sans forfanterie ses activités clandestines figurent parmi les plus passionnantes de ce livre où le lecteur va de surprise en surprise, de rencontres en rencontres. Ainsi, l’on y croise tantôt Jean Ray ("le plus extraordinaire auteur de romans extraordinaires de tous les temps, et personne ne l’a encore remplacé à ce jour") ; tantôt la jeune et encore inconnue Juliette Gréco dans une cave de Saint-Germain-des-Prés; tantôt l’encyclopédique Bernard Heuvelmans, père de la cryptozoologie, et sa ravissante compagne, la romancière/peintre Monique Watteau, alias Alika Lindbergh; tantôt le génial Michel de Ghelderode ; tantôt Sade et Jean-Jacques Pauvert ; tantôt le regretté Jean-Jacques Schellens, qui incarna longtemps les éditions Marabout, et tantôt Cendrars. Ou tantôt l’Amazonie et l’île du Levant Mais, surtout, ce livre de gratitude salue quelques-unes des femmes que l’écrivain aima quelques heures, quelques jours, quelques mois. D’une seule, il parle sans pitié : celle, fille d’un diamantaire, qu’il épousa au début de la guerre En revanche, c’est avec une infinie tendresse qu’il ressuscite par la plume des cœurs et des corps chéris, dans un livre qui vous met parfois les larmes aux yeux, qu’on remercie Vernes d’avoir écrit, tant il est touchant.

Mémoires Henri Vernes Les Editions Jourdan (5, avenue Paul de Lorraine, 1410 Waterloo) 488 pp., env. 22,90 €