Les vices cachés d’un rêve parisien

Benoît Duteurtre revient sur un passé qui balaie l’esprit soixante-huitard. "On était en 1980, au tout début des années sida. Au temps où le Forum des Halles remplissait à son tour le légendaire "ventre de Paris", à quelques mois d’une gauche triomphante qui se promettait de "changer la vie" avec François Mitterrand."

Les vices cachés d’un rêve parisien
©David IGNASZEWSKI
Éric de Bellefroid

On était en 1980, au tout début des années sida. Au temps où le Forum des Halles remplissait à son tour le légendaire "ventre de Paris", à quelques mois d’une gauche triomphante qui se promettait de "changer la vie" avec François Mitterrand. Jérôme Demortelle, enfant de Dieppe, avait environ vingt ans. Il avait décidé de s’en aller étudier l’histoire de l’art à la Sorbonne.

Étudier, tu parles. Le jeune provincial, d’emblée, s’était laissé étourdir par la Ville lumière. Où avaient si bien réussi avant lui le Corse Bonaparte, les Tourangeaux Rabelais et Balzac, les Normands Flaubert et Monet, le Basque Ravel, le Marseillais Pagnol, le Vendéen Clémenceau. Sans compter les étrangers Picasso, Stravinski, Chagall, Modigliani, Hemingway, Simenon, etc.

Galvanisé par les feux de la nuit, Jérôme surtout devait rapidement succomber aux appâts des boîtes in, les Bains-Douches en tête qui venaient de supplanter le Palace aux yeux de la faune branchée. Portant les attributs d’une mode punk finissante, il portait les cheveux coiffés en crête et un pantalon de skaï. Et pensait en son for intérieur : "À nous deux, Paris !", selon le mot de Rastignac.

Si le sexe, pour l’heure, n’était pas sa priorité - d’autant qu’il ne s’était point encore interrogé sur une orientation sexuelle au bas mot indécise", d’où plus tard la fréquentation de bars homos -, la musique en revanche devint pour lui, qui ne disposait que d’un maigre viatique, un indispensable adjuvant financier. Car il lui fallait tout de même, au-delà de ses besoins primaires, étancher ses soifs d’alcool, de joints et de cocaïne. La coke, qui se trouvait partout, rendait plus intelligent, plus vif, plus concentré. Et l’on sniffait des lignes à gogo.

Incontestablement doué pour la composition au piano, il était appelé à se produire bientôt en groupe au sein d’un cabaret de la rue des Lombards, avant même de contribuer à la production d’un disque. Très versé dans la musique new wave et funky, fan inconditionnel de James Brown, il se voulait résolument d’avant-garde et se situait d’ailleurs au carrefour des différents courants qui viendraient animer les années quatre-vingt.

Le jeune homme, entre-temps, avait changé de look. "Le Jérôme flou et romantique, errant [ ] avec ses cheveux bouclés et son sac en bandoulière, avait définitivement rendu l’âme." Il rompait ainsi définitivement avec la dégaine baba cool de son propre père, Jacques, marqué comme de juste par le mouvement hippie et la révolte estudiantine de Mai 68. Ce qui n’empêchait pas ce bobo-là de "monter à Paris" de temps à autre pour y venir voir son fils, en même temps - car il le lui confessa froidement - que quelque péripatéticienne en courte jupe de cuir juchée sur des talons télescopiques. Ce dont ce géniteur avait du mal, lui-même, à se pardonner.

Benoît Duteurtre (20 mars 1960) est déjà l’auteur de nombreux livres. Critique musical au magazine "Marianne", il se retourne souvent sur le passé, comme en "L’Été 76" paru l’an dernier, ou "Le Retour du général" publié en 2010. Son écriture classique, loin d’un certain "trash" ambiant, exprime toujours excellemment le souffle de ces brûlantes nostalgies.

Ici encore, mais dans un roman guère trop inattendu sur la bohème parisienne, il décrit joliment comment un jeune musicien, mû par le talent et l’ambition, jette sa gourme dans une capitale des arts et de la pensée qui peut être quelquefois aussi un formidable miroir aux alouettes. Mais on se félicite toujours d’une manière de sociologie qui étreint et épouse avec légèreté les airs du temps.

À nous deux, Paris ! Benoît Duteurtre Fayard 333 pp., env. 19 €