Des méfaits de la propagande

De Napoléon au communisme, méditations sur les nationalismes et totalitarismes. Deux fables très ancrées dans la réalité...

A.Lo.
Des méfaits de la propagande
©Delcourt

"La nation est une société unie par des illusions sur ses ancêtres et par la haine commune de ses voisins." Cette citation de Dean William R. Inge clôture "Le singe de Hartlepool" de Wilfrid Lupano et Jérémie Moreau (Delcourt). En 1814, au plus fort des guerres napoléoniennes, un navire français fit naufrage au large des côtes du village anglais de Hartlepool. Le seul survivant fut la mascotte du vaisseau, un singe portant l’uniforme français. Les habitants, qui n’avaient jamais vu ni un Frenchie, ni un singe, s’empressèrent de lyncher ce sauvage arrogant.

Lupano et Moreau s’inspirent de cette légende célèbre - que l’on conte toujours à Hartlepool, dont on surnomme les habitants les "Monkey Hangers", les "pendeurs de singe" - pour livrer une méditation sur l’aveuglement du nationalisme, la stupidité du racisme, la folie collective de la vindicte populaire. Le ton est tragi-comique : le "Français" est reconnu comme tel par un ancien combattant, aveugle, parce qu’il pue. Autre preuve irréfutable de ses origines : lorsqu’on lui a donné des grenouilles, il les a mangées. Il n’en faut pas plus pour convaincre le tribunal populaire convoqué à la hâte de le condamner à la peine capitale.

Pour nuancer le trait, les marins français présentés en préambule ne sont guère moins exempts de préjugés. Et la destinée tragique du primate est contée en parallèle de celle de Philip, un mousse malouin. Elevé par une nourrice anglaise, il a eu le malheur de chanter une comptine britannique sur le pont du navire avant son naufrage. Sauvé des eaux, il rencontre Charly, un gamin qui, parce qu’il n’est pas de Hartlepool, est condamné à jouer le Français dans les jeux d’enfant : on est toujours l’étranger d’un autre. Et quand un certain docteur Darwin révèlera aux habitants leur erreur, il n’en restera pas moins que, si c’était un singe, c’était bel et bien un singe français ! Si certaines situations sont un peu démonstratives, le récit est bien mené et certaines scènes savoureuses. Les personnages sont bien brossés. Surtout, le trait de Moreau, vague réminiscence d’un Ronald Searle, se prête idéalement à cette fable morale. Sans doute prudent, Moreau a anglicisé son nom en Morrow sur la dernière planche. Des fois qu’un "Monkey Hanger" passerait par là

Les méfaits de la propagande sont aussi traités en filigrane de "N’embrassez pas qui vous voulez", nouveau scénario de l’auteure polonaise Marzena Sowa ("Marzi"), mis en images avec élégance par Sandrine Revel, connue pour ses œuvres jeunesses (Alph’Art Jeunesse pour "Un drôle d’ange gardien"). Le point de départ de ce récit est la tentative du petit Viktor d’embrasser sa voisine Agata lors de la projection d’un film édifiant sur le camarade Staline. Surprise, celle-ci pousse un hurlement qui interrompt la séance. Une faute grave dans la Pologne de l’immédiat après-guerre. Viktor, de surcroît, est le fils d’un poète suspect d’écrits réactionnaires.

D’un personnage à l’autre - le directeur de l’école séide du régime, la maîtresse à la double vie, les parents de Viktor, ses condisciples - Sowa décrit le temps d’une nuit l’ambiance d’oppression et de peur d’un régime totalitaire. Le livre s’achevant sur une citation de la journaliste russe Anna Politkovskaïa ("Nous continuons à semer Poutine pour récolter Staline") est clairement destiné à rappeler que les printemps d’hier - que ce soient ceux de Gdansk, de Prague, de Bucarest ou du Caire - restent si fragiles que l’hiver totalitaire peut toujours revenir. Dans la foulée de "Marzi", "N’embrassez pas qui vous voulez" est un livre jeunesse très adulte, à lire de 7 à 77 ans, pour ne pas oublier le pire et méditer sur les petites compromissions quotidiennes qui engendrent des années de plomb.

Le singe de Hartlepool Wilfrid Lupano et Jérémie Moreau Delcourt 94 pp., env. 14,95 €

N’embrassez pas qui vous voulez Marzena Sowa et Sandrine Revel Dupuis 96 pp., env. 20,50 €