Frères de sang et de crimes

Oregon City, 1851. Les frères Charlie et Eli Sisters sont des tueurs à gages associés. Lorsque le Commodore les a approchés, ils ont partagé une vive fierté. Au départ, ils appréciaient simplement d’être considérés comme les plus forts ou de récupérer des sommes dues. Tuer n’est arrivé que par la suite.

Frères de sang et de crimes
© Reporters / Photo12
Geneviève Simon

Oregon City, 1851. Les frères Charlie et Eli Sisters sont des tueurs à gages associés. Lorsque le Commodore les a approchés, ils ont partagé une vive fierté. Au départ, ils appréciaient simplement d’être considérés comme les plus forts ou de récupérer des sommes dues. Tuer n’est arrivé que par la suite, la confiance s’installant, pour devenir leur activité principale. Pour l’heure, ils chevauchent vers Sacramento avec un ordre de mission : ôter la vie à un astucieux chercheur d’or, Hermann Kermit Warm. Ils ne savent pas encore qu’il aurait mis au point un révélateur d’or, attisant de viles convoitises alors qu’ils sont des milliers à se muer en chercheurs et à rêver d’une autre vie.

"Nous sommes du même sang, mais nous n’en faisons pas le même usage." Si, entre eux, la loyauté est indéfectible, là où Charlie se montre tempétueux, téméraire et méfiant, parfois hargneux, Eli est raisonnable, généreux, il se laisse émouvoir par la souffrance des autres et n’hésite pas à offrir au nécessiteux ou à la femme convoitée les quelques pièces qu’il vient de gagner au péril de son existence. D’ailleurs, ne considère-t-il pas l’argent comme un fardeau qui "nous pend au cou, qui pend à nos âmes mêmes" ?

Alors que Charlie avance sans regarder ni en arrière ni vers demain, Eli, qui porte la narration, chemine vers une destinée à son image. "La chance était quelque chose que l’on méritait ou que l’on se créait grâce à sa force de caractère." Eli l’a compris : cette affaire sera sa dernière, il aspire à la vie de commerçant. D’autant que, s’il n’a jamais hésité à tuer de médiocres scélérats, l’idée d’éliminer un homme parce qu’il a de l’imagination lui répugne. Il l’admet désormais : il n’a jamais été et ne sera jamais un tueur efficace.

Avec cette épopée enlevée et bien menée, Patrick de Witt (île de Vancouver, 1975) signe, après "Ablutions", un hommage subtil et décalé aux classiques du western. De par leur personnalité et les univers qu’ils fréquentent, ses "Frères Sisters" - titre qui a figuré dans la dernière sélection du Man Booker Prize 2012 - offrent tout autant une plongée dans les ténèbres que l’occasion de se réjouir de la curiosité comme de la persévérance de l’esprit humain. Et si "les histoires de famille peuvent être insensées et tordues", l’amour qu’en silence Eli et son frère se portent n’a pas dit son dernier mot. "Charlie allait cesser d’être celui qui marchait toujours loin devant, et moi celui qui suivait tant bien que mal derrière."

Les Frères Sisters Patrick de Witt traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson Actes Sud 355 pp., env. 22,80 €