Comment l’esprit vint à nos ancêtres

Quel est le premier homme qui, devant le cadavre d’un des siens, s’est posé la question : "Pourquoi ?". André Malraux voyait dans l’émergence de cette interrogation le tournant décisif de l’humanité. Peut-être nos lointains ancêtres furent-ils plusieurs à l’amorcer, peut-être en des lieux et des temps différents. Mais d’où a pu leur venir ce questionnement ? Parmi bien d’autres

Paul Vaute

Quel est le premier homme qui, devant le cadavre d’un des siens, s’est posé la question : "Pourquoi ?". André Malraux voyait dans l’émergence de cette interrogation le tournant décisif de l’humanité. Peut-être nos lointains ancêtres furent-ils plusieurs à l’amorcer, peut-être en des lieux et des temps différents. Mais d’où a pu leur venir ce questionnement ? Parmi bien d’autres

A défaut d’une réponse qui ferait l’unanimité, on peut au moins contempler le long, l’immense chemin qui conduisit à ce moment. C’est à quoi nous convie Marcel Otte en se risquant à la grande synthèse, de la charnière de la bipédie, il y a quelque 10 millions d’années, jusqu’au néolithique et au basculement vers l’histoire. Mais on ne s’arrêtera pas ici au simple panorama : l’ambition de l’auteur est d’échapper à la frustrante contrainte du préhistorien, qui est de ne connaître des individus, dans le meilleur des cas, que leurs caractéristiques physiques et les traces matérielles qu’ils ont laissées. Avant l’art pariétal, pas une œuvre, pas un air, pas un poème qui nous parleraient d’une pensée, d’un état d’âme, d’une angoisse

Parsemant son exposé de planches détaillées qui le relient au concret des recherches, le professeur à l’Université de Liège défend une approche en rupture avec les explications de l’évolution par le déterminisme environnemental ou les phénomènes aléatoires. On est plus proche - avec ou sans influence directe - de la théorie du défi chère à Arnold Toynbee. Une insatisfaction perpétuelle travaille l’homme, le mettant en quête de la nouveauté et du dépassement des contraintes, de sorte que "tout milieu (social ou naturel), une fois conquis, se présente lui-même comme le nouveau défi à surmonter". Ailleurs, Marcel Otte n’hésite pas à parler de "lois humaines proprement universelles, que nulle biologie n’expliquera jamais".

Alors, on voit bien le primate sortir de la forêt et s’adapter à la savane, le crâne se rééquilibrer sur la colonne vertébrale redressée, le recours accru aux mains engendrer l’outil et un régime alimentaire plus riche, la modification de l’appareil mastificateur favoriser l’expansion du volume crânien Mais comment l’esprit vient-il aux primates ? Produit des préoccupations liées à la survie ? Ou plutôt "stimulé par la curiosité, le désir et l’audace de vouloir migrer vers ces étendues nouvelles mais inadaptées à leurs possibilités" ?

Partout et en tout temps, le professeur Otte voit se répéter les mêmes processus, dans un ordre immuable, non sans déboucher sur un paradoxe : l’homme libéré des déterminismes naturels parce que pensant n’en est pas moins captif d’un déterminisme historique collectif, avec ses étapes aussi définies et nécessaires que dans les théories d’un Hegel ou d’un Comte. C’est dire qu’on se trouve ici autant dans l’hypothèse philosophique que dans la thèse scientifique, et pourquoi pas ?

Une introduction générale à l’œuvre de l’anthropologue français Maurice Godelier (CNRS, EHESS) nous conduit Au fondement des sociétés humaines où, professe-t-il, il y a du sacré (Albin Michel).

A l’aube spirituelle de l’humanité Marcel Otte Odile Jacob 187 pp., env. 23 €