L’Amérique, terre de désillusions

Aux Etats-Unis, on les appelle les "picture brides". Ces Japonaises ont tout quitté par milliers pour traverser, dans des conditions dantesques, l’océan Pacifique et atteindre San Francisco où les attendaient leurs promis.

Geneviève Simon
L’Amérique, terre de désillusions
©DR

Rencontre à Paris

Aux Etats-Unis, on les appelle les "picture brides". Ces Japonaises ont tout quitté par milliers pour traverser, dans des conditions dantesques, l’océan Pacifique et atteindre San Francisco où les attendaient leurs promis. D’eux, elles n’avaient reçu qu’une photo, le plus souvent tronquée, et quelques mots enjolivés, destinés à les convaincre de les rejoindre. Elles rêvaient d’une vie meilleure. Elles ont connu l’enfer. C’est leurs destinées que retrace avec maestria Julie Otsuka dans "Certaines n’avaient jamais vu la mer", petit bijou à l’écriture racée et puissante, orchestré par un "nous" collectif qui recrée un singulier chœur antique où tout est rythme, incantation.

"Alors que je rencontrais les lecteurs pour présenter Quand l’empereur était un dieu, mon premier roman", se souvient Julie Ostuka, "des gens sont venus me confier l’histoire de leur grand-mère, de leur mère. J’ai été frappée par le choc qu’elles ont ressenti à leur arrivée : l’homme qu’elles découvraient était petit, de peau foncée, laid ou âgé, en tout cas très différent des photos qu’elles avaient reçues. Ils se disaient négociants en soieries, mais n’étaient que des cueilleurs de fruits." Ces femmes qui, souvent, ne savaient ni lire, ni écrire, à qui on avait appris l’humilité, la politesse, à se fondre dans le décor, Julie Ostuka a eu à cœur de leur redonner une visibilité. "[ ] ce n’était pas nous qui cuisinions, lavions, manions la hache, c’était une autre. Et la plupart du temps nos maris ne s’apercevaient même pas que nous avions disparu", écrit-elle.

"L’Amérique apparaissait alors comme une terre promise. Il y a une centaine d’années, le Japon était très pauvre, ravagé par les famines. Ces femmes voulaient échapper à des conditions de vie extrêmement pénibles." La réalité américaine fut pourtant redoutable. Une nuit de noce brutale, un travail harassant, une cabane pour seul logis, la ségrégation, l’humiliation : les désillusions sont sans fin. En secret, elles ne renoncent pourtant pas à l’espoir d’être sauvées. Ce, tout en admettant que jamais elles n’auraient dû quitter les leurs pour devenir bonne, le plus vil métier qu’une femme puisse exercer au Japon. D’autant que leur sort est sans issue, aucun retour n’étant envisageable. "Elles étaient trop pauvres pour se payer le billet de la traversée. De plus, le divorce était alors extrêmement mal vu au Japon. Si elles revenaient, elles auraient été déshonorées, voire rejetées par leurs familles."

"Tu verras, les femmes sont faibles, mais les mères sont fortes", leur avait-on seriné à l’heure du départ. Mais les enfants, source un temps d’inépuisable émerveillement, ont bientôt honte de leurs parents. "Ceux-ci étaient trop Japonais. Eux voulaient s’intégrer, parler anglais, comme tous les enfants d’émigrants."

Neuf années ont été nécessaires à Julie Otsuka, qui travaille actuellement sur un nouveau roman ayant pour thème la natation et la démence, pour finaliser "The Buddha in the Attic", en version originale. "J’essaie d’écrire des histoires qui ont une résonance, d’être la voix des générations de Japonais qui m’ont précédée. Aujourd’hui, mes romans ont leur importance : après les attentats du 11 Septembre, les Arabes musulmans ont été stigmatisés, un peu comme l’avaient été les Japonais après Pearl Harbour." "Certaines n’avaient jamais vu la mer" s’achève ainsi par la disparition des Japonais, déplacés, évacués, abandonnant en hâte ce qui était devenu leur vie, parfois quelques jours avant la remise d’un diplôme de fin d’études. Au silence de la guerre et de l’oubli, Julie Otsuka oppose une œuvre intense, sincère. Remarquable.

Certaines n’avaient jamais vu la mer Julie Otsuka traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau Phébus 142 pp., env. 15 €