Des Américains à Berlin, sous Hitler: terreur, sexe et politique

Erik Larson a réussi un formidable récit mêlant politique, sexe et terreur. Un ambassadeur candide face aux Nazis, et sa fille aux multiples amants.

Jacques Franck

Le 3 juillet 1933, William Dodd embarquait à New York pour Hambourg, en tant que nouvel ambassadeur des Etats-Unis en Allemagne. Le président Roosevelt, entré à la Maison-Blanche le même mois de janvier que Hitler à la chancellerie, avait eu bien du mal à pourvoir le poste : les refus s’étaient succédé. Il se résigna à faire appel au directeur du département d’histoire de l’université de Chicago. A 64 ans, celui-ci se morfondait un peu et rêvait d’une sinécure (un poste à Bruxelles, par exemple) pour terminer son histoire en trois volumes du Sud américain. Pour complaire à Roosevelt qu’il admirait, et parce qu’il avait aimé l’Allemagne lors d’études à Leipzig avant la Première guerre, il accepta.

Il se fit accompagner de son épouse, Mattié, et de leurs deux enfants : Bill, 28 ans, chercheur stagiaire en histoire mais surtout passionné d’automobile, et Martha, 24 ans, qui travaillait au "Chicago Tribune". De leur séjour dans une Allemagne qui se nazifiait à grande vitesse, Erik Larson a tiré un récit - pas un roman ! - basé sur une énorme documentation (papiers inédits de l’ambassadeur et de sa fille, archives du Département d’Etat et du KGB, mémoires de diplomates, d’écrivains, de journalistes, travaux d’historiens tels Kershaw et Evans) : un récit si dramatique et pittoresque dans son mélange de mondanités, de terreur, d’espionnage et de sexe, et mené d’une plume si percutante que les droits d’adaptation cinématographique de l’ouvrage ont donné lieu à des enchères exceptionnelles, remportées finalement par Tom Hanks.

Les deux figures centrales en sont l’ambassadeur et sa fille Martha. Honnête jusqu’au scrupule mais sans fortune personnelle, Dodd ronchonnait constamment contre le train de vie de ses collègues (grosses voitures, domesticité, réceptions), et affichait ostensiblement son souci de faire des économies jusque dans la longueur des dépêches adressées au Département d’Etat, où l’on s’en moquait bien. Moral jusqu’à la naïveté, il se croyait investi de la mission de convaincre les nazis que leur antisémitisme, leur tyrannie et leurs brutalités nuisaient à la réputation de l’Allemagne à l’étranger !

Cherchant à se loger à un prix modéré, Dodd accepta la proposition du banquier Panovski de lui louer trois étages de son hôtel particulier dans le Tiergarten, lui-même se réservant le quatrième. Séduit par l’emplacement dans un cadre d’arbres, de bosquets, de promenades, il mit du temps à réaliser que Panovski était juif et avait eu l’astucieuse idée de loger sa famille dans la résidence de l’ambassadeur des Etats-Unis. S’il l’avait su, il n’aurait pas signé le bail, déclara-t-il par la suite.

Mais Dodd, comme nombre d’Américains, tout en condamnant l’antisémitisme d’Etat, admettait que les Juifs avaient pris trop d’influence en Allemagne; comme, d’ailleurs, aux Etats-Unis. Le secrétaire d’Etat adjoint Carr décrivait Detroit comme une ville pleine "de poussière, de crasse, de fumée et de juifs". En outre, le problème le plus important à cette époque, aux yeux de Roosevelt et du secrétaire d’Etat Hull, restait le montant des réparations (1,2 milliard de dollars) que l’Allemagne devait à ses créanciers américains et que le régime de Hitler semblait de moins en moins disposé à honorer.

De son côté, Martha menait une vie haute en couleur. Après avoir eu plusieurs amants, elle avait épousé un banquier new-yorkais dont elle avait divorcé. A Berlin, elle fut d’emblée impressionnée par la beauté des Allemands, ces jeunes hommes blonds, sveltes, et tant en veston que sanglés dans leurs uniformes, d’une virilité de jeunes fauves. Martha les admirait de travailler à la renaissance de l’Allemagne, et ne tarda pas à "jongler entre ses soupirants" et à coucher avec la plupart d’entre eux.

Ce fut le cas avec Ernst Udet, un as de l’aviation qui lui donna son baptême de l’air; Putzi Hanfstaengl, un proche de Hitler chargé des relations du parti avec la presse étrangère; Rudolf Diels, le jeune chef de la Gestapo, qui avait, écrira-t-elle, "le visage le plus sinistre, le plus couturé que j’avais jamais vu", mais aussi des lèvres "adorables" et "une beauté cruelle, brisée". Elle eut aussi une relation avec Armand Bérard, troisième secrétaire à l’ambassade de France, et une histoire d’amour avec Boris Vinogradov, premier secrétaire de l’ambassade soviétique et membre des services spéciaux russes.

Fin 1937, le Département d’Etat obtint de Roosevelt le rappel de Dodd à qui il reprochait de bouder les Nazis : "A quoi sert un ambassadeur qui refuse de parler avec le gouvernement auprès duquel il est accrédité ?". Rentré aux Etats-Unis, il mourut malheureux de n’avoir pas été compris des diplomates de carrière, le 9 février 1940, quelques mois après sa femme.

Martha, elle, quitta Berlin fin 1937 après une ultime entrevue avec Boris, à qui elle renouvela son désir de l’épouser, mais elle se maria dès le 16 juin 1938 avec un New-Yorkais "progressiste" dont elle était tombée amoureuse entre-temps. Elle publia ses souvenirs de Berlin, plus tard un roman. Sympathisant avec l’URSS depuis sa rencontre avec Boris, elle collabora avec des agents soviétiques pendant et après la guerre, si bien qu’elle fut convoquée avec son mari en 1953 devant la Commission des activités anti-américaines. Ils s’enfuirent aussitôt pour Mexico, puis s’installèrent à Prague dans une villa luxueuse. Martha y mourut en 1990. Un récit formidable.

Dans le jardin de la bête Erik Larson traduit de l’anglais (États-Unis) par Edith Ochs Le Cherche Midi 656 pp.,env. 21 €