La consécration pour un "enfant de fer"

Nul ne songerait, en Chine, à contester son envergure littéraire, ses talents de conteur, l’originalité de son style, la richesse de sa production.

La consécration pour un "enfant de fer"
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Philippe Paquet

Le "Quotidien du Peuple" s’est félicité jeudi, à Pékin, de l’attribution d’un prix Nobel pour la "première fois" à un Chinois. L’organe officiel du Parti communiste (PCC) saluait, en l’occurrence, Mo Yan, le surprenant lauréat du prix Nobel de littérature 2012 (on avait plutôt parié, si le choix devait être oriental, sur le romancier japonais Haruki Murakami, l’auteur notamment de "La fin des temps" et de "IQ84"), tout en feignant d’ignorer que ce prix avait déjà été remis en 2000 au romancier, dramaturge, calligraphe et peintre Gao Xingjian, et que le Nobel de la paix avait été décerné, en 2010, à Liu Xiaobo, un activiste politique qui est aussi un homme de lettres et un critique littéraire.

La différence, c’est que ces Chinois-là sont en rupture de ban avec le régime communiste. Gao vit en France, dont il a pris la nationalité, depuis la fin des années 1980, et c’est en exil qu’il a écrit son grand œuvre, "La Montagne de l’âme" ("Lingshan", traduit en français en 1995, aux Editions de l’Aube, par Noël et Liliane Dutrait, qui sont aussi les traducteurs de Mo Yan). Quant à Liu, il croupit, comme l’on sait, en prison, sous le coup d’une condamnation à onze ans de détention pour "subversion", c’est-à-dire pour sa participation au lancement de la "Charte 08", un audacieux manifeste réclamant la démocratisation de la Chine.

Tout le problème de Mo Yan est précisément là. Nul ne songerait, en Chine, à contester son envergure littéraire, ses talents de conteur, l’originalité de son style, la richesse de sa production (Mo excelle dans le roman, la nouvelle, l’essai ). Chacun s’accordera sans doute à voir en lui, comme le comité suédois du prix Nobel, un homme qui, " en associant imagination et réalité, perspective historique et sociale, a créé un univers qui, par sa complexité, rappelle celui d’écrivains tels William Faulkner et Gabriel García Márquez, tout en s’ancrant dans la littérature ancienne chinoise et la tradition populaire du conte ". Mais Mo Yan est aussi quelqu’un qui a été au service de l’Armée populaire de libération, est toujours membre du parti communiste et s’est accommodé du système, au point d’échapper (largement) à la censure. Des écrivains plus téméraires et qui en ont d’ailleurs payé le prix comme Ma Jian (l’auteur de "Beijing Coma", exilé à Londres), lui reprochent son silence sur la persécution des dissidents en Chine, celle, en particulier, de Liu Xiaobo.

La critique ne manque pas d’ironie quand on sait que Mo Yan est un pseudonyme qui signifie, en chinois, "ne pas parler". De son vrai nom Guan Moye, l’écrivain a maintes fois expliqué qu’il l’avait choisi à la fois par dérision et par bravade, parce qu’il était porté, quand il était enfant, à parler trop, ce qui pouvait être dangereux dans la Chine de Mao. Et si Guan Moye courait le risque de dire tout haut ce qu’il fallait penser tout bas, Mo Yan n’est pas non plus devenu un homme de l’establishment. S’il a été enrôlé par l’armée, c’est parce que c’était, pour les enfants de la campagne, au sortir de la Révolution culturelle, à peu près l’unique moyen de recevoir une éducation et de s’élever socialement -il assure n’y avoir travaillé, au demeurant, qu’au département de la Culture. Et si l’écrivain est resté affilié au PCC, il n’en a pas moins perdu ses illusions après la répression de Tian’anmen, devait-il confier en 2004 à notre confrère Pierre Haski, alors correspondant de "Libération" à Pékin.

La vie de Mo Yan ne fut, du reste, pas celle d’un privilégié. Né le 17 février 1955, à Gaomi, un village du Shandong (le berceau de la civilisation chinoise, la patrie de Confucius, la province du célèbre mont Taishan), le jeune garçon a enduré la pénible existence des paysans chinois. Il avait à peine trois ans quand son pays bascula dans l’horreur du Grand Bond en avant -par une singulière coïncidence, son éditeur actuel en France, Le Seuil, vient de publier la traduction d’une monumentale étude sur cette tragédie par un ancien reporter de l’agence "Chine nouvelle", Yang Jisheng ("Stèles. La grande famine en Chine, 1958-1961"), qui établit à trente-trois millions de morts le bilan de cette catastrophe maoïste.

Pendant ces "années noires", les Chinois ont survécu en mangeant le peu qu’ils pouvaient trouver : des plantes sauvages, des racines, l’écorce des arbres ou la poussière du charbon. Mo Yan l’a raconté dans une nouvelle, "Enfant de fer" (parue au Seuil en 2004), avec ce goût du fantastique qui le caractérise. Un enfant "comme lui", dont la peau est couverte de rouille, grignote avec délectation une tige de fer, " croquante, croustillante ". Gourmand, le narrateur s’y met lui aussi ; découvre que, dans un train, le meilleur, ce sont les roues ; et rôde autour des hauts fourneaux pour dévorer un fer affiné qui est, malheureusement, moins bon que le fer rouillé.

C’est ensuite la Révolution culturelle qui emporta Mo Yan et le priva d’école. Ce n’est qu’en 1981 qu’il put commencer à écrire, sans devoir longtemps attendre la notoriété. L’adaptation par Zhang Yimou d’un roman qui devint à l’écran "Le Sorgho rouge", en 1987, allait révéler à la fois le nouveau cinéma chinois (et l’actrice fétiche du réalisateur, Gong Li) et un écrivain influencé par la littérature japonaise. Les éditeurs étrangers s’empressèrent de le faire connaître hors des frontières de Chine. En France, ce fut d’abord Actes Sud (qui publia "Le Clan du sorgho" en 1990), ensuite Philippe Picquier (qui donna "Le Radis de cristal" en 1993 et a encore édité, l’an dernier, "La Belle à dos d’âne dans l’avenue de Chang’an"), et finalement Le Seuil qui, par une autre heureuse coïncidence, fait paraître ces jours-ci un recueil de nouvelles intitulé "Le Veau".

En 2004, Le Seuil avait déjà livré la version française - fondée sur une nouvelle mouture de l’original encore inédite en Chine - de ce qui est sans conteste le livre majeur de Mo Yan, dont le titre ne passe pas inaperçu, et sûrement pas en Chine : "Beaux seins, belles fesses" ("Fengru, feitun", littéralement : "Gros seins, grosses fesses"). Dans cette délirante saga familiale, une mère de sept filles, " enceinte de onze mois ", donne naissance à des jumeaux dont, enfin, un garçon, baptisé Jintong (l’"Enfant d’or" qui, dans la mythologie taoïste, sert les Immortels avec Yunü, la "Fille de jade"). Trop rapidement sevré à son goût, Jintong va conserver, sa vie durant, une passion immodérée pour les seins, qu’il assouvira en partie en remplissant l’office de "prince de la neige" dans un temple taoïste : il y caressera, en une seule journée, les poitrines d’une centaine de femmes venues accomplir les rites requis pour concevoir un garçon. Cela nous vaut des descriptions d’une drôlerie irrésistible (dont celle d’une femme et d’un homme qui " étaient faits l’un pour l’autre " : elle n’avait qu’un sein, il n’avait qu’un œil ).

L’humour de Mo Yan est, cependant, volontiers caustique. Le destin de Jintong se double, en effet, d’une fresque historique qui saisit la Chine de 1938 à 1995, de l’occupation nippone à l’hypercapitalisme d’aujourd’hui, et à une critique sociale qui n’est pas sans rappeler Lu Xun, le grand écrivain de la Chine républicaine de l’entre-deux-guerres. Comme dans bien d’autres textes, le romancier ne manque pas une occasion de dénoncer la vénalité, le népotisme, la bureaucratie. Et il ne dédaigne pas le clin d’œil qui, rétrospectivement, se révèle prémonitoire. Le père de Jintong est un pasteur suédois. Le jury du Nobel, à Stockholm, aurait-il été sensible à cette délicate attention ?

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