Sexe et religion : une histoire tumultueuse

Aurélie Godefroy raconte la tumultueuse histoire entre sexe et religion. Les temps ont connu une vive alternance de clémence et de répression.

Éric de Bellefroid
Sexe et religion : une histoire tumultueuse
©D.R.

Tout le malheur de l’homme", disait donc Pascal, "vient de ne pas savoir rester en repos dans une chambre." Dès les premiers siècles du judaïsme, le "penchant mauvais", en d’autres mots le désir sexuel, apparaît comme un mal nécessaire, propre à l’existence humaine. Et le philosophe Frédéric Lenoir de souligner d’emblée que les morales traditionnelles restent la plupart du temps sans équivoque : "Dieu et le sexe ne font pas bon ménage !"

Sur quoi, la jeune écrivaine et journaliste Aurélie Godefroy rebondit aussitôt. Relevant lucidement que, si d’aucuns allèguent qu’il n’y aurait pas de problème de sexe sans les Églises, il n’y aurait, sans "problème de sexe", pas de sexe tout court. "Coupé du sentiment vibrant de transgression, le coït serait le plus souvent un accouplement dénué d’intérêt." Un exercice fade et ennuyeux.

Georges Bataille lui-même, orfèvre en matière de transgression, n’hésitait point à dire que le sens de l’érotisme échappe à quiconque n’en voit pas le sens religieux. Mme Godefroy précise alors : "Car le sentiment du sacré et le tiraillement de la volupté s’abreuvent aux mêmes sources tourmentées". Et déjà, le Dr Krafft-Ebing, à la fin du XIXe siècle, explorateur du champ infini des perversions humaines, ne disait pas autre chose.

Dans la Bible même, le Cantique des Cantiques était une ode à l’érotisme conjugal. Et l’on verra, avec l’auteure de ce livre, qu’au fil des siècles, le puritanisme et une morale répressive ont alterné avec des périodes plus clémentes, "les sociétés les plus religieuses étant paradoxalement les plus habitées par les fantasmes de volupté". Il n’est que de voir la sensualité et la sévérité voisiner souvent au sein de la culture arabo-musulmane. Les hippies et les enfants de 68 n’ont pas tout inventé, loin s’en faut, et il faut bien voir du reste que la libération sexuelle des années soixante fut le fruit aussi de la pilule contraceptive.

Instruite de tout cela, Aurélie Godefroy tente d’élucider les liens particulièrement complexes que les quatre plus grandes religions du monde (judaïsme, bouddhisme, christianisme et islam) entretiennent avec la sexualité humaine. Elle est allée voir ce que disaient les textes en fait de désir, de virginité, de devoir conjugal, d’adultère, mais aussi de masturbation, de fellation, de fétichisme, de viol, de pédophilie, d’homosexualité ou de prostitution. Sans parler de l’impureté de la femme et, ici ou là, de sa sous-condition souvent endémique.

Pour les chrétiens, le péché (ci-contre, "L’Arbre du Pardon", d’Edward Burne-Jones) commence avec la pensée de l’acte, non avec l’acte lui-même. Jésus lui-même l’a proclamé : "Quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà, dans son cœur, commis l’adultère avec elle. Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi". (Mt, V, 28-29) Il demeure évidemment que chaque religion née du Livre se prête historiquement à de nombreuses interprétations. Ainsi, sur la tentation de la caresse manuelle - le péché d’Onan en somme -, les rabbins en vérité se sont tus largement, à l’exception de Rabbi Eliezer (Ier siècle), qui lança cette définitive imprécation : "Quiconque tient son pénis en urinant fait comme s’il apportait le déluge dans le monde".

Les cultes seront-ils longtemps encore habilités à énoncer leurs sentences sur la sexualité des croyants, voire celle des autres aussi ? Une société où les hommes et les femmes pourraient ad libitum se livrer à la bagatelle, semant une confusion totale dans l’identification des héritiers, ne serait guère viable. Une sexualité plus libre ouvre la voie à une perte du contrôle social. Reste que l’émancipation des femmes et leur lente accession aux instances religieuses pourraient peu à peu abolir le facteur même de leur oppression : la terreur du désir féminin.

Les religions, le sexe et nous Aurélie Godefroy (préface de Frédéric Lenoir) Calmann-Lévy 230 pp., env. 17 €