André Gide, itinéraire d’un "inquiéteur"

Frank Lestringant raconte la vie de l’écrivain en détail et sans feuille de vigne. Le délicat poète du début s’est voulu “libérateur” au risque et prix du scandale.

Jacques Franck
André Gide, itinéraire d’un "inquiéteur"
©Rue des Archives / REPORTERS

Deux volumes, plus de 2600 pages : voilà ce qu’il a fallu à Frank Lestringant pour retracer la vie d’André Gide presque au jour le jour, et le mettre, corps et âme, à nu. On sort de leur lecture avec le sentiment de décidément tout savoir de l’écrivain qui fascina les lettrés - "le contemporain capital", dira Malraux -, scandalisa les croyants - "il a choisi le mal", écrivit Mauriac -, évita le suicide et la désespérance à bien des adolescents qui se croyaient maudits de Dieu et du monde, et qui connut l’apothéose d’un prix Nobel de littérature (1947), avant d’être mis à l’index par l’Eglise catholique.

Soixante ans après sa mort, le 15 février 1951, le temps est venu de prendre la mesure de l’auteur des "Nourritures terrestres", avec ses provocations et ses frilosités, ses audaces morales et ses pitoyables errances sexuelles, dans son passage de la poésie symboliste et précieuse qu’il pratiqua dans le sillage de Mallarmé au combat, après la Grande Guerre, pour la liberté des mœurs, la justice sociale et les droits de la vérité.

Tel est le grand mérite de Lestringant, professeur de littérature du XVIe siècle à la Sorbonne, de faire le point sur toutes les facettes d’une vie et d’une œuvre qui n’ont cessé de se confondre, aussi bien dans les romans, tels "La Porte étroite" (1909) et "Les Caves du Vatican" (1914), que dans la masse des plaquettes autobiographiques qui s’entortillent autour de la poutre maîtresse du "Journal" (dont la version intégrale dans la Pléiade n’a toutefois paru qu’en 1997). Et de le faire avec autant de sérénité dans le jugement que de netteté dans l’exposé des compulsifs appétits sexuels de l’auteur de "L’Immoraliste" (1902).

Comment son biographe le voit-il ? D’abord comme l’un des derniers classiques, grand lecteur des Anciens, en particulier de Virgile qu’il lira jusqu’à sa mort : "Ce qualificatif n’a rien de suranné. A l’époque de la marchandisation du monde et de la vénalité de la culture, Gide peut servir de modèle. Il incarne moins la résistance à l’époque, une époque qu’au contraire il a su accompagner dans sa mobilité et ses métamorphoses, parfois même dans ses soubresauts, qu’une capacité de réserve et de distanciation critique par rapport à celle-ci, dans la liberté préservée de l’esprit et du corps".

Ensuite comme un homme dont le terrain mental avait été planté par la Réforme protestante, longtemps assumée avec ferveur, puis subie et finalement rejetée. Sans le substrat chrétien, impossible de comprendre la révolte hédoniste des "Nourritures terrestres" (1897); les troubles de conscience qui lui inspirèrent "La Symphonie pastorale" (1919); ou encore son attachement à la figure du Christ (contre le légalisme de saint Paul) en même temps que sa définitive défiance de toute Eglise.

Enfin, comme hédoniste militant : "Bien avant Barthes et Foucault, Gide a affirmé le souci de soi et réclamé, dans toute son extension, l’usage des plaisirs". Y compris, en particulier, la pédérastie, qui lui faisait rechercher les adolescents de 13 - 17 ans, sur les grands boulevards de Paris, en Tunisie comme à Rome, et encore à soixante-dix ans parmi les petits jardiniers d’un hôtel à Louxor.

L’hiver 1893-94 avait marqué une date cruciale dans son existence : son initiation homosexuelle dans les dunes de Sousse (Tunisie). Elle définit toute son existence ultérieure. Lorsqu’il se fiança, l’année suivante, avec sa cousine Madeleine dont il était sentimentalement épris depuis longtemps, il consulta un médecin. "Mariez-vous sans crainte !", lui répondit le praticien. Ce qu’il fit. Mais le mariage ne fut jamais consommé

Alors que sa réputation littéraire croissait et qu’il exerçait une sorte de magistère sur les Lettres à travers la "Nouvelle Revue Française" qu’il avait fondée avec des amis en 1908, André Gide restait travaillé par l’inquiétude religieuse. Celle-ci déboucha en 1916 sur une crise mystique qu’il surmonta en renonçant définitivement, si on peut dire, au ciel. Et en s’imposant désormais le devoir de dire la vérité, au risque même du scandale, afin d’aider à libérer les autres après s’être libéré lui-même. C’est dans cette optique qu’il publia "Corydon" (1924), un plaidoyer pour la pédérastie et la révélation qu’il la pratiquait lui-même.

Libérateur dans le domaine moral, il voulut aussi l’être, dans sa dénonciation du système colonial français, après un séjour au Tchad et au Cameroun en 1925-26. Et, à son retour d’URSS en 1936, lorsqu’il révéla la pauvreté des foules, les salaires misérables, les bandes d’enfants errants, l’insolente aisance des apparatchiks, la terreur policière. Un courage que ne manifestèrent ni Aragon, ni Sartre

En 1935, Gide notait dans son Journal : "Belle fonction à assumer : celle d’inquiéteur". Ce mot le résume aux yeux de Lestringant. Qu’est-ce qu’un inquiéteur ?, demande-t-il. Un trouble-fête, un empêcheur de danser en rond. De ce terme péjoratif, Gide a fait un programme de vie : "Tel qu’il le conçoit alors, l’Inquiéteur, c’est celui qui empêche la société de s’endormir, en le provoquant. Un peu plus qu’un éveilleur, l’inquiéteur révèle le dessous des cartes et jette le trouble dans les esprits". Ainsi Gide aura fait du "grand écrivain" qu’il incarne et qu’on voit en lui, non pas le porte-parole de la société, mais son contraire, un dissident, qui remet en cause les valeurs, brouille ses repères, dénonce ses hypocrisies

André Gide, l’inquiéteur Frank Lestringant Flammarion tome 1 : 1 100 pp., env. 35 €; tome 2 : 1 526 pp., env. 39 €