L’espion qui voulait sauver le monde

Pierre Assouline, dans “Une question d’orgueil”, raconte le mystère de la vie de Georges Pâques. Il fut le plus grand espion français. Et le plus étrange.

Rencontre Guy Duplat
L’espion qui voulait sauver le monde
©Hélie Gallimard

Pierre Assouline, journaliste, écrivain, auteur de nombreuses biographies qui font référence (Simenon, Hergé, Cartier-Bresson), membre de l’Académie Goncourt, a, depuis toujours, une fascination pour un espion. Un vrai de vrai : Georges Pâques (lire ci-dessous), un haut fonctionnaire français condamné en 1963 pour espionnage au profit de l’URSS, ayant été accusé d’avoir transmis des informations vitales concernant la défense depuis 1943 et donc pendant vingt ans. Pendant la guerre froide, il a donné aux Soviétiques des renseignements fondamentaux touchant à l’organisation de l’Otan. On considère qu’il est l’espion le plus important ayant travaillé pour le compte de l’URSS et, en poste sur le territoire français, jamais arrêté à ce jour.

Pierre Assouline, qui préparait une enquête sur lui pour le magazine "L’Histoire", l’a même longuement rencontré, chez lui, en 1985. Il a conservé ensuite ce personnage en lui pendant vingt-cinq ans. Il a suivi ses traces, s’est rendu en Russie voir son agent traitant. Il a pu consulter, à Moscou, son dossier au KGB.

C’est son mystère qui a fasciné Pierre Assouline et qu’il raconte dans "Une question d’orgueil". Quelle est la motivation de cet homme ? Voilà un grand intellectuel, sorti de Normale Sup, un compagnon d’études de Georges Pompidou et de bien d’autres célébrités intellectuelles comme Maurice Clavel, Pierre Boutang ou Jean-Toussaint Desanti, et qu’on prend sur le fait dans une minable affaire d’espionnage.

Pompidou apprenant sa trahison s’est écrié : "On lui aurait donné le bon dieu sans confession. Les bras m’en tombent. Comment a-t-il pu ainsi bousiller sa vie ?" Ses amis normaliens sont venus à la barre, lors de son procès, pour le défendre, dressant de lui un portrait d’homme joyeux et très patriote. "C’est une cécité amicale de leur part, estime Pierre Assouline que nous rencontrons à l’hôtel Métropole à Bruxelles, lieu idéal pour parler d’espions d’antan. Ils n’étaient pas dupes, mais les liens entre eux étaient les plus forts. Quand Pompidou est arrivé au pouvoir, la première chose qu’il a faite, et alors qu’il avait bien d’autres chats à fouetter au lendemain de Mai 68, fut de gracier Georges Pâques."

"Je me suis intéressé à lui parce qu’ on ne savait finalement rien de lui. On en parlait comme d’un Kim Philby français, mais sans connaître son histoire. C’était un homme ordinaire, et chez John Le Carré, ce sont les hommes ordinaires qui font les meilleurs espions, ce sont les taupes parfaites. Et c’est parce qu’il était si ordinaire d’apparence qu’il a pu tenir vingt ans sans être pris."

Que s’est-il alors passé ? Quelles brisures ont amené cet homme à trahir la France pendant vingt ans ? Ce n’était pas l’argent; il n’a reçu que très peu de compensations financières. Ce n’était pas le sexe; on ne lui connaît aucune aventure. Ni le désir de jouer les James Bond; il détestait les gadgets. Pour Pierre Assouline, ce fut une question d’orgueil. "Et ça, c’est tellement plus intéressant." Georges Pâques était un anti-américain viscéral. Il craignait une politique américaine hégémonique et voulait qu’elle soit contrebalancée par un pouvoir soviétique suffisamment fort. Avec une naïveté teintée d’un orgueil démesuré, Georges Pâques croyait qu’en "refilant" des secrets chez les Russes, il aiderait à bâtir cet équilibre des forces et à assurer la paix mondiale. "Dans le grand poker mondial, j’ai évité aux deux camps un cataclysme atomique" , croyait-il. A son procès, l’avocat-général lui dit : "Vous êtes d’un orgueil démesuré."

"Il avait une raison de vivre cachée, écrit Pierre Assouline, elle était certes aberrante, mais elle lui donnait l’illusion de compenser toutes les médiocrités : la sienne propre et celle des milieux où il frayait. Sa solitude engendra une angoisse qui le mena à l’égarement."

"Georges Pâques avait une très haute estime de lui-même, nous dit encore Pierre Assouline. Il était fils unique, issu d’un milieu simple et son intelligence l’avait amené dans des écoles où il côtoyait la grande bourgeoisie et souffrait d’être trop peu reconnu. Les agents russes ont vite perçu chez lui cette envie de reconnaissance et l’ont flattée. Un jour, ils lui ont offert un mot de félicitations de Staline ! Il avait aussi le goût des coulisses, des secrets, le plaisir de changer le cours du monde sans qu’on le sache."

Ce pacifiste patriote est devenu un grand espion ! On retrouve ce même orgueil dans son repli, ensuite, dans une religiosité forte, dans le contact qu’il cherchait avec Dieu, dans sa fréquentation sans relâche des églises qui le consolaient sans doute d’un monde qui ne l’avait pas compris. Arrêté, la seule chose qu’il demanda, c’est de pouvoir se confesser auprès d’un prêtre. Il attendait ce moment depuis vingt ans. "C’est vrai qu’il y a de l’orgueil dans sa volonté de dialoguer directement avec Dieu. C’est une vue pascalienne. Il a dit que le Christ lui était apparu dans son bureau, le jour où la police l’a dévoilé. Mais c’était un catholique fervent et sincère qui a profité de ses années de prison pour lire les Pères de l’Eglise."

Pierre Assouline raconte très bien sa quête de la vérité d’un homme et la part de mystère qui restera toujours. "Rien de plus redoutable que l’infinie complexité d’un homme ordinaire. André Malraux disait déjà : ‘L’homme est ce qu’il cache’."

Pierre Assouline a même cette ironie élégante de se voir, lui, le biographe, en train d’espionner l’espion. Tout écrivain est-il un espion ? "Je suis à la fois un espion, un voyeur et un enquêteur. J’aime les enquêtes, contrairement à nombre de mes collègues écrivains. J’ai toujours aimé des genres différents - la biographie, le roman. Mon prochain livre est un roman où tout sera vrai sauf le narrateur, un peu comme dans mon livre ‘Lutetia’. Cette fois, l’histoire se déroulera dans un château en Allemagne à la fin de la guerre et on y croisera, entre autres, Léon Degrelle."

Pierre Assouline a écrit de nombreuses biographies. Pourquoi ce livre sur Georges Pâques est-il alors un roman ? "C’est un roman où tout est vrai. Mais je trouvais que le personnage ne méritait pas une biographie que je réserve à ceux qui ont laissé une œuvre comme Simenon ou Hergé. En faire un roman me laisse plus de libertés et me permet de faire découvrir aux lecteurs toute une époque, celle de la guerre froide."

Pierre Assouline, "Une question d’orgueil", Gallimard, 267 p., env. : 18,90 euros